Le jour d'après, disait Samantdi. Ce qui a déclenché des billets sensibles ici et .

  • Il y a eu le jour où ma mère m'a dit qu'elle ne pouvait plus me prendre sur ses genoux, parce que j'étais trop grande.

Plus que le fait qu'elle parle de ma maturité, je me souviens de son exaspération et de son rejet.

Je devais avoir 3 ans.

  • Il y a eu le jour où je me suis rendue compte que ce que j'exprimais à ma mère était nié, rejeté, aboli, comme une miette dégagée d'un revers de main sur la table de la cuisine.

Je devais avoir 4 ou 5 ans, je lui disais que je me sentais grande à l'intérieur, et mon raisonnement était celui d'une enfant plus âgée. Mais ma mère avait autre chose à faire et à penser. Une miette comme moi ne pouvait pas troubler l'organisation de sa journée de ménagère/cuisinière. Elle m'a balayée d'un « bah, tu es encore une toute petite fille ! »

Elle ne comprenait rien à mes sentiments, et ne cherchait pas à le faire.

  • Il y a eu le jour où mon père m'a accompagné en train jusqu'à l'île de Ré. Mon chagrin incommensurable quand j'ai enfin compris qu'il me laisserait pour 4 semaines dans cet endroit grand et inhospitalier, avec des inconnus et d'autres enfants.

Je me souviens des animatrices qui me demandaient sans arrêt si je n'avais pas envie de faire pipi. Mais j'étais grande ! Je savais le dire ! Je me souviens des séances sur le pot après les repas, tous sur le palier devant les sanitaires : on devait à toute force faire caca sinon on nous menaçait d'une piqûre. Je me souviens du réfectoire très vaste et bruyant. J'étais agressée par ce bruit, ces voix qui résonnaient. Je me souviens de l'immense dortoir aux lits de fer, de nos chemises de nuit blanches; de mon copain qui dormait prêt de moi. J'avais 4 ans ½.

  • Je me souviens de ces efforts pour capter l'intérêt de mes parents. Je voulais qu'ils reconnaissent mes sentiments et ils fuyaient toujours vers autre chose qui leur semblait plus important. Ainsi j'ai dit un jour à ma mère « mais tu n'es pas indispensable ! » et sa rage froide, et sa vengeance plus tard, ont été terribles.

Je devais avoir 6 ans. Je savais le sens de ce mot, de ma phrase. Ma mère s'est sentie atteinte au lieu de comprendre que j'étais mal et lui disais qu'elle devait me considérer autrement.

  • Je me souviens de mon père qui me disait que j'étais égoïste. J'avais 5 ans. J'étais meurtrie par ce jugement de valeur. Mon esprit bouillonnait, j'étais atteinte par la sensation de faute que je sentais dans le jugement.
  • Il y a eu le jour où j'ai décidé inconsciemment de montrer mon malaise, mon mal être, que personne n'écoutait, mon manque d'amour et de compréhension. Alors j'ai noyé mon chagrin dans la solitude, encore plus grande, et le chocolat, que je mangeais par tablettes. Quand j'ai compris que je ne pouvais pas manger tout le chocolat de la maison, et que mon argent de poche n'y a plus suffit, j'ai commencé d'en voler dans la petite épicerie, en rentrant du collège. Je mangeais mes tablettes de manière addictive et en cachette, agrémentées de poignées de raisins secs, pour avoir ma ration de sucre. Et puis je n'avais plus faim, j'étais au bord de la nausée.

Bien entendu j'ai fini par me faire voir. L'épicier a appelé mes parents. Qui m'ont ramenée à la maison. M'ont copieusement engueulée, incendiée. Ça ne se faisait pas, des enfants d'immigrés devaient être irréprochables (pensaient-ils bien haut? Ou est-ce que j'extrapole ? ). Je crois que j'ai payé pour leur intégration, pour mes ancêtres aussi. Coups de ceinture, coups de pieds, de main, sur la tête, le dos, les fesses. Zébrures longtemps à l'arrière des cuisses et le dos. Plus que tout c'est la mise à l'écart, l'arrêt de toute confiance pour rien, aucun acte. Je n'avais plus d'existence, j'étais en quarantaine sociale. Et personne ne pouvait parler de ça. Tout le monde devait l'occulter. Ça n'était jamais arrivé. C'était la seule chose à faire pour que la façade continue d'être toujours la même. J'étais démolie de l'intérieur. Guignol au collège, toujours en train de faire rire les autres. Perdue et sans épaisseur à l'intérieur. J'avais, je crois, 12 ans. J'ai perdu le compte de ces années-là.

  • Il y a eu mon unique refuge : la lecture, et son compagnon l'écriture. Mon cahier vert sur lequel je tenais mon journal intime. Caché dans mon bureau fermé. Ma mère l'a trouvé, l'a lu, et m'en a parlé.

Pas pour m'en dire du bien. Non : je ne devais pas écrire ça à propos des garçons que je regardais, des questions que je me posais. Je me souviens de son sourire goguenard et de ses jugements sur mes phrases qu'elle me lisait. Je me souviens de sa phrase et de son air doucereux : « viens, j'ai à te parler » quand elle m'attirait dans ma chambre et me faisait asseoir sur mon lit. J'étais atterrée. Anéantie. J'avais 13 ans je crois.

Au fond de moi j'avais une force incroyable. La force de vie.