Mon amie Aigue Marine vit loin de moi et nous communiquons depuis longtemps par mail ou texto, ou encore par téléphone ou cartes postales papier. Elle a eu un problème de santé il y a peu.

Maintenant, quand je n'ai pas de tes nouvelles pendant une semaine une inquiétude sourd en moi... un coin de ma tête t'imagine évanouie quelque part, blessée, trop fatiguée pour bouger... tant que je ne t'ai pas vue peut-être ? Ou senti ta force de vie ? Ou vu tes yeux me dire que tu avais vraiment passé ce cap et que tu allais bien ?

En fait je doute de moi et j'ai peur de ne pas sentir si tu es mal, parce qu'au moment où tu étais à l'hôpital je n'étais pas en phase avec toi, j'étais seulement emmêlée dans mes emmerdements quotidiens si minimes au regard de ce qui t'arrivait.

Et puis je t'ai envoyé ce colis, avec un foulard de pashmina et soie pour que tu aies chaud dans l'hiver du continent, des gourmandises faites maison pour que tu penses à moi avec tes papilles (et que tu te régales).

Et ce texte retrouvé incidemment, relu en diagonale mais que je trouve toujours bon. Sans parvenir à savoir si c'est parce qu'il parle de ma vie et d'une période sensible, ou si c'est vraiment, littérairement, un texte qui se lit avec plaisir, dont on a envie de connaître la suite.

Voilà ce que c'est d'avoir une amie professeur de littérature.... On lui fourgue comme cadeau un quasi monologue de 30 pages sur ordinateur, rempli d'interrogations et de colère, et d'amour, et de réflexions, et de doutes. Les faits dont je parle sont éludés, il y a juste de quoi comprendre de quoi je parle, à qui je parle.

Et le retrouver m'a mis un coup à l'estomac.

Je le trouve bon. J'ai l'impression qu'il est représentatif de ce que j'ai vécu mais encore aussi d'un état qui peut être universel. Alors je me pose la question de savoir si je trouve ce texte bon parce qu'il a été écrit avec mes tripes, et que je suis encore capable de ressentir ces sentiments rien qu'en les lisant, parce que j'y sens un courant, une nostalgie de ce que j'ai été et que j'aurais pu devenir, ce que j'ai choisi de laisser.... parce que quand même..... à peine lues, en diagonale, j'ai pu revivre ces moments, j'étais de nouveau dans les affres que j'avais déjà connues en écrivant.

Ou si c'est parce que, réellement, ces mots peuvent toucher d'autres personnes.

Comment savoir ?

Du coup je commence à pouvoir ressentir encore ce désir, ce vertige que me procure l'écriture libre. Je veux dire qu'explorer mes sentiments, tenter de les exprimer au plus juste et dans l'instantanéité m'entraine au plus profond de moi. Est-ce une sorte de plongée qui est tout à fait personnelle et donc n'intéresserait qu'un travailleur de l'esprit (psy quelque chose) ? Est-ce un travail d'écriture qui, à ce titre, peut intéresser, parler, illustrer des sentiments et sensations que d'autres peuvent ressentir aussi ?

Depuis ce temps (20 ans) mon écriture n'est pas forcément devenue plus précise lorsque j'explique un sujet technique. Je m'y efforce. Je peux organiser un texte, une lettre, un dossier, un mémoire. Mais pour moi ce n'est pas de l'écriture vivante, au sens où je n'y trouve rien de personnel, de libre, de sensible. Ecrire un document est utilitaire, explicatif, démonstratif. Ecrire à quelqu'un, ne fut-ce qu'à moi-même, traduit davantage de moi, met en jeu des sentiments et sensations, fait apparaître l'humain dans l'instantané.

Juste des considérations sur les différentes facettes de l'écriture, ses rôles et ses vertus. C'est un outil, un vecteur. Je suis seulement très sensible à cette qualité de ce texte : le fait qu'il puisse me replonger dans ce passé, dans mes émotions passées et vécues qui resurgissent. Et il n'a de valeur que pour mon histoire personnelle, mon parcours, mon ego.

J'ai un peu peur de t'avoir assommée avec ça, de t'avoir envoyé une patate chaude, un truc avec lequel tu ne sauras que faire, parce que c'est trop intime et que ça me concerne.

J'ai choisi à ce moment-là. J'ai continué ma voie, et j'en ai été meurtrie au moins 2 années après, dans le fond, déprimée, à cause de la fac, à cause de ce choix. Mais pourtant cette dichotomie m'habite toujours, entre la vie qu'on mène et celle qu'on aurait pu vivre si le choix avait été différent à un carrefour de la vie. Je crois cependant que c'est de l'histoire ancienne. C'est du moins ce que j'ai pensé quand j'ai remis les yeux dessus. C'est seulement un questionnement littéraire que je me fais. Je n'ai aucunement envie de changer de vie.

Pour en revenir à ce texte, j'attends ton avis. Après étalage, plutôt dans la retenue quand même, de mes tripes...

Je ne voudrais pas que tu te sentes gênée parce que je te confie une partie de ma vie qui aurait dû rester dans l'ombre, très intime et personnelle. C'est parce que j'ai vraiment le sentiment que la façon dont les mots sont sortis peut passer la barrière de l'intime et devenir une sorte de photographie d'un moment universel. Mais je me fourvoie peut-être, par excès d'orgueil, parce que ce que j'ai écrit était un exutoire tellement important pour moi à ce moment-là, et que j'ai l'impression que le texte en garde encore la trace, la colère et le questionnement. C'est pour cela que je voulais ton avis.

Evidemment je l'attends avec grande impatience.

Mais je comprendrais aussi que tu ne dises pas grand chose, parce qu'il n'y a pas de jugement à apporter à ce tissu de temps sensible.

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