Depuis quelque temps je revois, je repense, je ressens des émotions concernant une certaine partie de ma vie.

Des flashs. Des personnes croisées. Des lieux qui me remémorent des personnes.

C'est en 1994 que je suis entrée à l'Association Départementale de Protection Civile. D'abord pour y prendre des cours de secourisme et obtenir mon AFPS (Attestation de Formation aux Premiers Secours). Puis j'ai continué en obtenant le diplôme de Premiers Secours en Equipe. Parallèlement je participais à des postes de secours sur de multiples et diverses manifestations de la région. Et j'ai désiré enseigner le secourisme, donc je suis devenue Monitrice de Secourisme après une formation ardue.

Toute association est une affaire de personnes.

A ce moment-là l'équipe était composée d'anciens et de peu de nouveaux, ou du moins peu de nouveaux qui restaient. J'y ai donc rencontré un groupe de plus de 50 ans, soudé par un esprit de corps, et qui se maintenait dans le fil de l'évolution de l'enseignement du secourisme et de l'esprit de bénévolat. Des êtres humains, avec leurs blessures et leurs histoires. De belles personnes, qui m'ont beaucoup appris. Qui étaient, chacune à sa façon, importantes et sensibles, et ont su me montrer leurs différentes vies, leurs fractures et leur richesse.

Le secourisme, c'est aller directement vers ce qui ne va pas chez une personne, aller au plus prêt du plus sensible. Ces personnes (les bénévoles) étaient profondément humaines et directes, mais aussi respectueuses et compréhensives. J'ai partagé des moments d'urgence, de peur, de joie, de stress avec elles.

Certaines m'ont montré d'autres facettes de leur vie, d'autres parties importantes de leur âme.

Dont Danielle, qui m'a parlé de son fils, Thierry Escarmant, chorégraphe et artiste complet, d'abord dans le bûto, et puis dans un théâtre de danse que je découvrais avec des yeux émerveillés et toujours un plaisir renouvelé, une découverte sensible d'un monde intérieur riche et profond. C'est donc par le secourisme que j'ai découvert la Compagnie Enfin le jour et son fabuleux travail.

J'ai fait partie de l'association 10 ans. Et je m'en suis détachée parce que les personnes qui la dirigeaient ne faisaient plus un travail avec lequel j'étais en accord. J'ai continué un moment encore à donner des cours de secourisme...

Et puis j'ai eu mes enfants. Plus du tout la tête à ce monde puisqu'il fallait que j'apprenne à être maman. Et, pour moi, c'était un travail à plein temps et à pleine vie, qui m'empêchait de continuer à garder une vie en dehors.

J'ai gardé quelques contacts, revu, de façon imprévue, des membres de l'équipe, qui étaient restés, ou pas, au sein de l'association. J'ai eu des nouvelles par les uns et les autres.

Et, sporadiquement, j'y repense, surtout avec mes fils, quand on voit des pompiers, ou que je raconte que j'ai conduit des ambulances. Surtout, je sais que le secourisme me donne une force et une assurance en la vie, en mon corps, en mes capacités, que je n'avais pas avant de savoir arrêter une hémorragie, masser un coeur, etc.

Et puis, l'an dernier, j'ai revu Danielle. Très vite. Par hasard. Elle m'a appris qu'elle avait eu un AVC, qu'elle était, enfin, à la retraite. Je sais que je revois Maïté tous les ans lors du carnaval : l'occasion de reparler de ses petits enfants... Parfois je croise Annie à Marciac pendant le festival. Et j'ai revu Mado dans une Médiathèque il y a 2 mois.

Depuis quelques temps je me disais que je devais téléphoner à Danielle, pour parler, pour renouer des liens, raconter ma vie, écouter la sienne. D'autant plus que j'ai croisé il y a peu un des acteurs de la Compagnie Enfin le jour, qui semblait rayonnant, plein d'une bonne énergie. D'autant plus que j'ai repensé à cette description d'une église pleine de monde et de fleurs pour un enterrement, raconté par cet acteur (Gilbert Traïna) dans une des pièces de la Compagnie.

Je ne sais pas pourquoi j'ai revu mentalement les images qu'avait suscité ce texte, si clairement, si hors de propos avec ce que j'étais en train de faire ou de penser ce jour là. J'ai laissé passer l'image. Laissé filer.

Tourné autour du chemin qui mène vers chez Danielle plusieurs fois : ce n'est pas loin de chez moi, mais d'ordinaire je pense à ma route, je réponds à mes enfants, je vais vers mon but.

Aujourd’hui, alors que je ne le fais pas depuis des années, j'ai lu le journal chez mes parents.

J'ai lu ce qui m'intéressait : un article sur le procès de Béatrice Courjault, parce que j'avais vu un documentaire sur le déni de grossesse et que cet acte me laisse perplexe et interrogative.

Puis j'ai tourné toutes les pages, en lisant un article sur un homme de 60 ans, plein de rancoeurs, qui a assassiné sa femme sauvagement, pour un mot de trop, qui a cristallisé 40 ans de vie commune en porte à faux. Là, dans un village d'à côté. J'ai repensé brièvement à mon grand-père qui a divorcé à plus de 60 ans : mais, s'il était espagnol comme l'assassin, il était d'un caractère vraisemblablement plus expansif et il a su s'éloigner de sa femme avant un dénouement peut-être plus sportif (il avait déjà reçu des coups de canne sur la tête).

J'ai même survolé la page des décès.

Et j'ai vu que Danielle avait perdu sa fille.

Je pense à elle.