Je me suis réveillée la bouche pâteuse, un horrible sentiment de fierté
pointant dans le cœur, un rire sardonique. J’ai ouvert mes volets violemment.
Ils se sont abattus sur le mur puis m’ont claqué dans la gueule dans un retour
à l’expéditeur digne du meilleur des boomerangs.
Mais comme j'avais vu le coup venir (et que j'ai été goal au hand ball) je les
ai retenus les bras tendus, pour les remettre sur le mur et les attacher
fermement.
Mes yeux jetaient des étincelles, mon sang battait fort fort dans ma tête, mais
j'étais fière de l'avoir fait, enfin !
Et tellement heureuse que je ne sentais plus ma force physique....
Et je voulais recommencer, je voulais y retourner, je voulais savoir si la
première fois avait été juste un essai transformé par la chance, ou bien si
j'avais maitrisé le processus du début à la fin.
Mais d'abord il fallait que je donne le change, que personne ne sache qu'enfin,
je pouvais devenir invisible à volonté !
J'ai vérifié que ma fiole de potion était bien rangée dans le frigo, derrière
les hydrolats et le liniment oléo calcaire, derrière les pellicules noir et
blanc de mon appareil photo et les autres potions (pour le psoriasis, pour le
mal de tête, etc).
Vite, vite, à la salle de bain racler ma langue pour déloger cette couche
pâteuse.... c'est un inconvénient de cette potion, les ingrédients utilisés
laissent la bouche pâteuse...
J'ai vite bu un verre de lait d'amandes et croqué des dattes, une poire, un
kiwi, une banane. Après ma journée de jeûne il fallait que je recommence à
m'alimenter de façon douce, mais j'avais besoin d'énergie pour mener à bien mes
expériences.
Et puis j'ai vite organisé ma journée pour obtenir 2h de solitude. Il me
fallait ce laps de temps pour réitérer mon expérience.
Une fois sûre que les enfants pourraient passer un bon moment avec leur père à
la ludothèque et que personne ne s'inquièterait de moi....
J'ai commencé par éteindre mon téléphone portable- quoique j'aurais bien aimé
savoir dans quel monde il aurait fonctionné- mais ce n'était pas le plus
important. Puis je me suis habillée : Robe noire, chapeau, bottines souples, à
mon habitude pour sortir. J'ai versé mes gouttes de potion dans le jus de
myrtilles et je l'ai mise dans une petite flasque.
Mon sac contenait mon appareil photo, mon calepin pour noter mes observations
et ressentis, pour le prochain cours à l'école des sorciers.
J'ai marché, pris le bus et encore marché. Je ne voulais pas utiliser un moyen
de transport magique , et cette fois ma chatte ne m'a pas accompagnée : elle
avait une mission et devait me ramener un mulot encore vivant (j'avais besoin
de sa salive) pour ma prochaine potion.
Il fallait que je parvienne à la sortie de la ville, au panneau indiquant la
fin de l'agglomération.
Une centaine de mètres avant, j'ai pu me glisser dans un petit bois pour avaler
le contenu de ma flasque seule, sans être vue. En communion avec la nature,
dans les odeurs d'humus, en touchant la rugosité d'un chêne. Aaargh ! Un peu
âcre quand même, et râpeuse cette potion d'invisibilité !
Près du panneau indiquant l'entrée et la sortie de Pau, j'ai fait la
manipulation prescrite et ….....
je me suis retrouvée devant le panneau à l'entrée de Marciac !
Pas en janvier, non, mais au mois d'août, pendant le festival !
J'avais choisi le concert que j'avais raté : celui de John Zorn, Dave Douglas
et Uri Caine, le lundi 4.
Il faisait chaud et il y avait foule, comme toujours aux abords du chapiteau.
J'ai pris par derrière, à mon habitude, pour entrer près de la scène, côté
tribunes. Et j'ai pu prendre toutes les photos que j'ai voulu, grâce au morceau
de cape d'invisibilité que j'avais acheté sur le Chemin de Traverse, dans la
boutique Les Embrumes.
La soirée s'est étirée jusqu'à 2h du matin, heure du Festival. Un superbe
concert : comme à son habitude John Zorn exalte le public de Marciac, et
celui-ci est vraiment très réactif et à l'écoute.
En étant près de la scène et en prenant des photos je peux observer les
musiciens et leurs intéractions, l'intimité qu'ils créent entre eux étant la
plus forte intimité connue entre deux personnes.
Il est bien connu que dans la formation de sorcier est incluse cette thérapie
musicale (le genre de musique est au choix de chacun, mais cela façonne des
types de sorciers différents selon qu'ils écoutent du Rock, du Rap, de la
musique classique ou du Jazz, etc).
Car « la mémoire musicale est sans doute un des réseaux les plus étendus
et les plus résistants de notre cerveau . C'est pour cette raison que les
thérapies musicales sont efficaces. Elles ont accès à une partie immergée de
notre psyché, où la mémoire, l'émotion et l'identité s'entremêlent.» selon
Oliver Sacks.
Les sorciers sont donc obligés de travailler une partie de leur temps en
rapport avec la musique, pour comprendre davantage les personnes qui viennent
leur demander des potions et des philtres; aussi pour mieux travailler entre
eux.
Puis je suis revenue à Pau par le même chemin. Et j'étais en ville 2h après mon
départ.
Saoûle de fatigue (et non de floc) après cet effort.
Ma panthère-qui-n'a-qu'un-oeil m'avait bien ramené un mulot, je l'ai subtilisé
le temps de lui faire cracher un peu de salive dans une fiole, puis je l'ai
rendu à ma féline préférée : elle avait bien gagné un peu de viande fraiche
!
Ce soir c'est Mavie qui a
choisi l'amorce du
grain 9 (le dernier) du sablier givré.