Vers 2h du matin je suis réveillée par une belle et forte contraction.
Dans la nuit de la clinique je commence par noter l'heure, informer Humain par texto, et j'écoute mon corps, je me laisse guider.
Très vite les contractions sont fortes, dans les reins, je cherche sans cesse de nouvelles positions pour les prendre. Pied levé, sur le côté, en avant. Je dérouille et j'en ai la nausée. Et c'est tellement fort qu'elles me font vomir, plusieurs fois.
Sensation d'être en train de tournoyer, seule et totalement centrée.
J'ai toujours aimé vivre la nuit.
A certains moments j'ai envie de savoir, je reprends pied dans la réalité. C'est mon premier enfant, je veux accoucher naturellement, mais j'ai besoin de comprendre et de vérifier si mon corps fonctionne bien.
J'appelle une sage femme qui me dit que je travaille bien, me propose des produits pour calmer la douleur, me demande de rappeler au petit matin.
Vers 7h je suis toujours tournoyante et ma danse s'accentue, entre le lit haut, le fauteuil, la cuvette des wc pour vomir. Mais le jour va se lever et il faut agir.
La sage femme revient, juste avant de finir sa garde, et déjà elle n'est plus présente avec moi, je la sens sur le départ. Elle m'accompagne quand même jusqu'à la salle de naissance. Je marche difficilement, entre deux contractions, dans mon monde, partie dans les limbes de mon intérieur.
Là une nouvelle sage femme, acariâtre et revêche, me prend en charge. Enfin.... ce qui l'intéresse surtout c'est de vérifier le trousseau du bébé, elle ne fait pas attention à moi.
J'ai maaaaal aux reins, je continue de vomir, je dois faire ce travail, le plus important de tous, pour faire naître mon bébé, et elle ne me dit rien que « où est la couverture ? « , semble dérangée que je me plie en deux quand elle me parle.
Je lui demande le ballon (de gymnastique, pour faire bouger mon bassin); je m'y installe, et m'accroche au montant du lit, le dos toujours vers l'avant.
Mon petit a son dos contre le mien, il a du mal à passer, ce n'est pas la position la plus simple, et c'est très douloureux.
Mais je persiste et je veux me battre, faire respecter mes droits et ce que j'ai choisi comme façon de faire naître mon enfant.
Soudain elle me dit qu'il faut aller en salle d'accouchement, m'affuble de la vareuse « cul et dos nu » de la clinique, et veut m'allonger, me piquer, me raser.
Alors que j'aurais dû continuer à me centrer pour faire descendre mon bébé, à marcher pour que l'exercice de la gravitation permette à cet enfant de comprendre le sens du chemin, l'aide au maximum.... j'ai affaire à cette femme qui semble tout à fait horripilée, perturbée par mes cris (qui m'aident), et qui veut à tout prix m'imposer le protocole.
Seulement j'ai réfléchi à mes désirs et à mes droits, je connais mon corps, et j'ai fait noter dans mon dossier des éléments que je tiens à faire respecter.
En particulier je ne veux pas de perfusion avec aucun produit dedans.
Je ne veux pas non plus qu'on me rase, ni qu'on pratique une épisiotomie.
J'entends qu'on m'explique ce que l'on veut me faire, pas qu'on me traite en morceau de viande.
Ce sont les droits du patient, pas des désirs loufoques.
Je dois me rebeller, foudroyer du regard, et donner des ordres brefs (entre deux contractions) et autoritaires pour me faire respecter.
Je vois des coups d'oeil entre la gynécologue, la sage femme et mon compagnon, qui confirme que, si je l'ai dit, il faut m'écouter.
Je suis très fatiguée. J'ai dormi 6 h en deux nuits et suis en plein maëlstrom depuis plus de 8h, sans avoir rien mangé, ce que j'ai bu au début du travail a été vomi depuis longtemps, mon estomac n'excrète plus que de la bile depuis 8h ce matin.
Et on veut m'obliger à rester sur le dos attachée par des sangles trop courtes pour le monitoring alors que j'ai mal aux reins.
Je vois bien que mes réactions gênent leur travail, que ces personnes sont habituées à agir selon leur protocole, avec des femmes dont la moitié du corps est endormi, et qui se laissent faire, parfois s'endorment et qu'il faut réveiller pour les faire expulser leur enfant.
Pour ma part je veux être totalement présente à l'action, je veux savoir, je veux participer dans mon corps et avec mon esprit et ma réflexion à cet événement si particulier et si personnel, si rituel aussi.
Et le vieux matériel, la table qui ne permet pas de bouger, de pousser comme on le sent, qui permet seulement d'être en position gynécologique, jambes écartées, sexe béant à la vue de tous, comme un vulgaire morceau de viande chez le boucher, m'est contraire.
Et aussi mon inexpérience.
J'ai beau m'être documentée, avoir lu des livres, des témoignages, tant que je ne suis pas passée par le chemin, je ne peux rien augurer de tout ça, je ne peux pas anticiper mes propres comportements et réactions.
Après mes trois dernières actions d'éclat :
« non, je ne veux pas de perf ! »
« qu'est-ce que vous me faites ? » alors qu'elle me lève le bassin pour me mettre un récipient sous les fesses « non, je ne veux pas qu'on me rase ! »
« mais madame c'est plus hygiénique, les poils …. » je coupe, péremptoire, entre deux contractions « mon périnée n'a pas de poils ! »
Visage grimaçant et mécontent de la sage femme qui dit qu'elle en parlera au docteur....
« je veux pousser sur le côté ! » « Ah, et comment allez-vous faire ? » goguenard, de deux femmes qui sentent bien que j'atteinds les limites de ma force physique.
A ce moment je ne peux que m'incliner. Elles ont gagné, elles me montrent ensuite qu'elles savent, elles, ce qui est bon pour moi.
J'ai travaillé seule jusque là, et maintenant il faut que je me plie à leurs volontés, que je pousse comme elles me le disent. Je dois rester sur le dos, lever mon buste et tenter d'avoir une action sur mon utérus alors que mon petit doit négocier le passage dans mon bassin, dont le coccyx, dans cette position, est relevé.
Je pousse donc, à leur signal, alors que je ne sens pas de signal de mon corps, je suis anesthésiée par la colère et pourtant je ne peux plus me défiler, il faut que mon bébé naisse. Ça, je l'ai bien compris. Mais mon esprit est contrarié.
Et puis j'ai besoin de reprendre des forces, de me centrer pour éviter de voir les vilaines dents de fumeuse de la gynécologue qui est entre mes jambes, pour éviter de sentir la présence négative de cette sage femme à ma droite. Alors je ferme les yeux et je tente de reprendre pied avec cet acte animal que je suis en train de vivre.
Et la gynéco qui me demande d'ouvrir les yeux, qui veut capter mon regard, qui a peur que je m'évanouisse, qui ne me connait pas et ne connait pas ma force, qui ne sait pas ce que j'ai traversé avant d'être là, mon parcours et mon esprit. Elle veut seulement que je sois dans son protocole. Et le protocole veut que la parturiente ouvre les yeux et obéisse à l'autorité.
Je sens cette peur, leur méconnaissance.
Je ne peux plus expliquer, rien. Je ne peux que faire ce que l'on me demande.
La sage femme en profite pour m'appuyer sur le ventre, pour pousser le bébé, sur un regard de la gynéco. C'est horriblement douloureux.
J'apprendrais bien plus tard que c'est aussi un acte barbare qui fait le lit des descentes d'organes, en clair qui bousille le périnée.
C'est donc sur injonction et avec d'ultimes poussées dirigées et contre nature que mon bébé naîtra, à 11h, ce 11 janvier. Un dimanche pluvieux et gris.
J'ai les yeux injectés de sang, des vaisseaux éclatés sur tout le torse et le cou.
Elles me posent Lumineux sur le torse 3 secondes, pour que je l'embrasse, avant de le prendre pour le plonger dans un bain et l'habiller, à 2 mètres de moi, mais trop loin.
Je suis perdue, soulagée de l'avoir fait, mais dépossédée de cette expulsion.
Maintenant, ma colère encore très présente, la tension des dernières heures pas du tout dissipée puisque je suis toujours en présence de ces deux harpies, elles veulent à tout prix que mon placenta sorte, sur commande aussi.
Mais rien, nada.
Donc elles me menacent d'aller le chercher.
Et la gynéco finit par le faire. Sans anesthésie. Elle plonge sa main gantée dans mon utérus pour aller détacher mon placenta. Je hurle. Mon bébé pleure et je voudrais le rassurer. Humain est partagé : il regarde vers moi mais ne veut pas laisser son fils seul avec cette sage femme odieuse.
Enfin c'est fini.
Elles nous laissent seuls tous les trois. Je suis épuisée, mais c'est fini. Je rit même en reparlant de mes paroles à la sage femme. Seulement elles n'en ont pas terminé avec moi. Il y a eu une déchirure, il faut me recoudre.
Je ne veux toujours aucune substance étrangère dans mon corps. J'ai lu que pour certaines femmes cette zone était indolore après l'étirement de la naissance. Je veux le croire pour moi. Je dis à la gynéco d'y aller. Elle est interrogative et un peu perplexe, et puis elle se décide, avec l'air de celle qui va jubiler à mes cris.
Mais je ne crie pas, je n'ai pas mal. La colère doit m'anesthésier. Je lis, au-dessus de ses dents jaunes et mal plantées, la surprise et une pointe d'admiration. Et pourtant elle ne se retient pas de me lancer une vacherie : « vous avez fait un pari ? ».
C'en était trop pour elle : une quarantenaire primipare qui refuse péridurale et anesthésie locale pour être recousue ! Je jubile, j'exulte : « non, je ne sens rien, ce n'est pas plus douloureux qu'une piqûre de moustique ! ».
Enfin on nous remonte dans la chambre. Je peux être tranquille pour faire connaissance avec mon petit.
Et je dois apprendre mon travail de maman. Après ce marathon.
Notes :
- Quelques mois après, une sage femme qui travaille dans cette clinique à temps partiel m'a dit que sa collègue qui était présente lors de la naissance de mon ainé avait été traumatisée par mon attitude. Et puis j'ai appris il y a peu que cette gynéco venait de mettre au monde un enfant, par césarienne. J'ignore si c'était justifié. Beaucoup de césariennes sont plutôt pratiquées par confort, pour le médecin et/ou la patiente.
- Lumineux a une forme du crâne assez peu commune, il est dolichocéphale, et son périmètre crânien était déjà très important à la naissance. Ce qui explique sa position particulière dans mon ventre, son passage difficile dans mon bassin, et l'ineptie encore plus grande de la position sur le dos que l'on m'a imposée pour l'expulsion.
- J'ai mis longtemps (au moins 18 mois) avant de digérer cette naissance, dont je me suis sentie dépossédée. Dans les mois qui ont suivi je me suis interrogée sur mes sentiments, sur mes qualités physiques, j'ai douté de moi. Il a fallu la naissance de son frère, 18 mois plus tard, pour que je puisse être intiment persuadée que mon corps savait ce qu'il faisait, que je pouvais lui faire confiance.
- Il m'a aussi fallu 5 ans pour que je parvienne à écrire la naissance de mon fils premier né. Le souvenir en était douloureux. Je suis soulagée de l'avoir fait.