La parole écrite me fuit.
Ou plutôt je ne me donne pas le droit de prendre le temps de m'interroger, de libérer mes mots pour les donner à lire.
Je suis dans le printemps, dans les sensations du soleil revenu, reparti, encore là dans mon coeur et dans les feuilles vert tendre des arbres, qui poussent – regarde maman : elles ont grandi ! Il y en a encore d'autres ! Et là des bourgeons !-
dans
l'émerveillement des promenades en draisienne et vélo, des sensations
retrouvées de mes jambes qui avancent d'un bon pas. Si longtemps que j'avançais
à l'allure de la poussette, ou de l'escargot qui porte son petit sur son dos ….
alors que j'aime marcher vite, parce que c'est mon pas, et que ça me permet de
voir vite, de penser vite, puis de m'arrêter subitement pour sentir, regarder,
observer, photographier.

Et puis je suis dans les idées, les projets, autres que ceux que je devrais mener à bien (je pense à ce désencombrement nécessaire qui m'ennuie, que je fuis). Alors je profite de la vie, je remets en place des idées, je me ré-approprie mes talents pour me sentir de nouveau exister : bricolages, alchimies diverses, nouvelles lubies au lieu d'approfondir ou de peaufiner (mes photos à classer, organiser, travailler, traiter, imprimer, voir en plus grand, projeter, que sais-je ?). Une fuite en avant, une envie de me sentir en projets qui passe par du nouveau, ou d'anciennes idées qui avaient été ensevelies sous de l'urgent et du nécessaire.
Cependant je sais que l'envie est là, qui se faufile à la lecture de textes à d'autres.
Bien contente que le bloc note du désordre soit de nouveau ouvert, et qu'il nous offre tous les billets reclus qui attendaient tapis derrière l'écran noir de son black out contre la loi HADOPI.
Hier soir je me suis laissée à la fois entrainer dans les méandres des liens de Philippe de Jonckheere et dans ses textes et sujets, si proches, parfois, des miens. J'ai senti une correspondance entre ce qu'il écrivait le 28 mars au sujet du cirque de Navacelles, car je connais l'endroit, qui cristallise bien en effet ce passage entre le ressenti de Philippe, enfant, et ce qu'il peut transposer du ressenti futur de ses propres enfants. Ce mouvement entre passé et présent, et futur de nos enfants, que l'on ne peut ressentir que lorsqu'on est parent et, je crois, lorsqu'on est proche de ses enfants, de leur vie, de leurs humeurs, de leurs sensations et de leurs ressentis, de leur compréhension du monde. Aussi lorsqu'on est proche de nos propres sensations d'enfants, que l'on peut les revivre en voyant ses propres enfants évoluer.
Je me suis sentie proche de lui lorsque le 5 mars il explique comment il photographie en conduisant : je fais pareil ! À la différence que mon véhicule me permet de garder mon appareil sur mes cuisses, posé, ou dans mon sac tout proche.

Quand, le 1er mars il se demande s'il n'a pas réinventé le cinéma en prenant des photos par séries, je le suis, je pense de même : pour moi le mode numérique permet, mieux que l'argentique, de fonctionner par séries parfois rapides qui s'apparentent à des vidéos, des courts récits, des mouvements qui se construisent.
Je le remercie d'avoir mis en mots une impression, des pensées fugaces lorsqu'il évoque ce Trompe la mort qui l'empêche de pester quand il a oublié ses clefs ou une autre bricole qui le met en retard, le 25 février.
Je suis aussi éberluée de savoir qu'il est un sauvage, comme je le suis moi-même, et comme il le raconte, avec des mots et sentiments plus fouillés que les miens. En effet, Philippe de Jonckheere est un sauvage (le 27 mars), comme moi je peux dire « et alors ? » ou bien « So what ? » en entendant la trompette de Miles Davies. Parce qu'il ne se sent aucune affinité avec les groupes de personnes qui ont partagé son existence, en partie, lorsqu'il était au lycée. De la même manière je me suis interrogée sur ces personnes qui ressurgissent de mon passé et qui ne m'évoquent rien, que je fuis même. J'ai lu dans ce billet le pendant de ce que je ressens. Je me suis dit que c'était peut-être ça le miracle d'internet : les sauvages qui écrivent et photographient peuvent ainsi se reconnaître, et assouvir leur besoin de se sentir humains et sociables, sans passer par la case : parler de la pluie et du beau temps avec leurs pairs...
J'ai lu enfin le texte en mémoire de son frère disparu, et, un creux à l'estomac, eu envie d'en écrire un au sujet d'une personne qui me manque, d'autant plus que sa soeur est atteinte (à 78 ans) d'un cancer de la lymphe -ça se rapproche, pouvons-nous dire en pensant que nos parents seront les prochains- je veux dire que ce texte est en construction, un bout dans le cerveau, un autre dans les tripes, mais qu'il est encore retenu, qu'il me manque seulement de m'octroyer le droit de m'asseoir pour commencer à fouiller à l'intérieur de moi.
Au lieu de ça, j'ai répondu à l'appel d'Humain qui me disait de venir voir un film. Un fort beau film que L'heure d'été, d'Olivier Assayas , qui commence par l'anniversaire de la mère (75 ans), une mise en préambule du sujet, avec les enfants qui ne veulent pas bien voir encore qu'elle prépare sa mort, et puis sa mort et comment chacun des enfants réagit. On le voit, je ne quittais pas le sujet, qui rode.
La vie, quoi.
Au lieu de ça, je continue à prendre des photos et à voir la vie avec les yeux de mes enfants.

