Une douceur rapeuse
Par Lyjazz le samedi 17 janvier 2009, 02:07 - Jeux - Lien permanent
La tripoteuse de tête est rentrée de vacances. On se revoit donc, dans le moelleux de son cabinet. Tout est doux chez elle, les tapis, le fauteuil, son sourire, ses yeux. Pas sa voix. Elle a le phrasé râpeux. Toujours au bord de la quinte de toux.
Alors c'est moi qui cause. Je la laisse seulement me répondre parfois d'une sorte d'extinction/ponctuation.
En fait j'aime bien la douceur du lieu, mais cela m'endort plutôt, m'hypnotise et me laisse dans le brouillard de la torpeur. Alors je me raccroche à la voix qui, je sais, va me donner un coup de bâton lorsque j'en aurais besoin : tu sais, comme pendant une séance de zazen, quand sensei par derrière rafraichi de son bâton ta nuque qui commençait à ployer ?
Je sais donc à quoi m'attendre, chez elle : du moelleux qui peut remettre mes pendules à l'heure, du gant de velours qui cache une poigne de catcheuse, du doux qui n'est pas doucereux, des ondes de calme et des promesses de sieste qui cachent la réflexion couillue qui me remue juste là où ça fait mal.
Bref, me revoilà dans ce fauteuil moelleux, à raconter ma vie.
Je parlais la dernière fois de cette histoire de fiancé perdu un soir de bal. Cette fois j'enchaine sur ma vie après ce séisme, l'impression d'avoir été niée, mais d'avoir pu me reconstruire. A quel prix ? J'ai donc vécu. Je me suis mariée, tu sais, et j'ai même deux enfants, et je crois que, d'une certaine manière, mon couple est équilibré, que mes enfants vont bien.
Je suis maintenant revenue dans cette ville, et je suis en mesure de revoir cet ancien amoureux.
Je ne vais pas le faire volontairement.
Je vais laisser le hasard en disposer. Dans une certaine mesure. Parce que, vois-tu, je crois qu'il y a une explication à tout ça, et qu'elle n'est pas entièrement en moi cette zone de froid, de brouillard et d'humidité, cette sensation de m'être perdue et d'avoir erré de longues années.
J'ai donc mené de front ma vie d'épouse - peut-être en fait étais-je seulement un fantôme qui montrait une certaine face de moi-même – et celle de fiancée perdue une nuit de bal, pour une autre femme vue sur la plage dans l'après midi.
On se reconstruit sur les bases de notre pouvoir, de notre constance, de notre capacité à garder contact avec suffisamment d'éléments concrets pour qu'on parvienne à rester des êtres vivants à qui l'on parle, qui parlent, agissent, bougent, ont une certaine épaisseur. Pourtant je crois profondément que j'ai été dans ce coton épais des années entières, et que mon mari n'a aimé, apprécié, que la plus infime partie de moi que j'ai pu lui offrir : celle que je pouvais montrer, à mon corps défendant, dans toute cette boule d'épine que j'étais. Mon mari a choisi une femme palote et sans épaisseur, un faire-valoir qui ne lui créerait jamais de problèmes et serait toujours de son avis.
C'était sans doute de ce genre de rapports humains que j'avais besoin. Ou alors c'était la seule façon pour moi d'être encore (un peu) moi. Alors, dans un élan souterrain qui m'a permis de m'accrocher. Je me suis arrangée pour revenir vivre dans cette ville. Je voulais savoir comment je réagirais à sa vue, comment nos relations se remettront à fonctionner, ou pas.
La semaine dernière je voulais le revoir, je l'ai attendu près de sa voiture, un jour où il était seul, et puis je n'ai pas osé, je suis partie quand je l'ai vu arriver de loin.
Malgré tout j'ai senti que le brouillard et le froid de la nuit étaient aussi en lui, qu'il avait bâti sa vie sur un malentendu, et qu'il n'était pas en mesure d'habiter entièrement son être.
« Prenez rendez-vous ! » me croasse alors ma tripoteuse de tête.
Pour ce grain-là, le cinquième du sablier givré c'est Benjamin qui a trouvé l'amorce sur le blog de David : Tangible. Le billet s'appelle La femme espadon.
Commentaires
"Le premier pas…" voilà de retour une chanson que j'aimais bien gamin, à cette lecture.
J'espère la suite !
Cette chanson ne me dit rien...
Mais je ne suis pas forte en chansons.