Je souhaitais revenir sur cette visite de la Maternité d'Elne faite il y a un mois.

Eclaircir un peu.

L'émotion m'a prise un peu par surprise. Même si je crois que mon intuition et le destin ont fait que je me suis retrouvée à Elne, par un concours de circonstances qui, finalement, était « appelé » en quelque sorte.

Cependant j'ai expliqué à mes garçons ce qui signifiaient ces photos d'abord, vues sur les murs de la Mairie. Et puis ce bâtiment, cet endroit, important pour l'Histoire.

Je leur ai dit que leur grand-père, mon père, était arrivé en France quand il avait 5 ans (l'âge de Lumineux). Il était venu à pieds, par les montagnes, en hiver accompagné de sa mère et de sa petite soeur. Ils n'avaient rien, qu'une valise et une couverture. Ne pouvaient rien emporter d'autres pour ce voyage. Ils fuyaient un pays qui ne voulait plus les laisser libres. Ils étaient très nombreux et marchaient vers ce qu'ils croyaient être le pays de la liberté. Mais ils ont été séparés en arrivant. Les hommes mis dans les camps d'Argelès, les femmes et les enfants à part. Plus tard mon père s'est retrouvé à côté d'Agen, à Bon Encontre, dans un lieu d'accueil. Dans les camps il n'y avait rien : c'était seulement la plage, l'hiver, des barbelés autour. Il a fallu attendre 4 mois avant que les premières baraques soient construites pour que ces gens aient un abri.

Certaines femmes, enceintes, sont restées dans les camps. Et c'est là qu'une femme, Elisabeth Eidenbenz, voyant que les mamans et les bébés allaient mourir dans ce froid et ce dénuement, a décidé de trouver un bâtiment pour en faire une maternité. La première maternité s'est ouverte à Brouilla. Puis a fermé. Et Elisabeth a trouvé ce manoir. Des femmes de tous les camps de France ont pu y venir, des espagnoles puis aussi des tziganes, des juives.

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Le lien entre cette maternité et mon Histoire familiale ? Une amie me demandait si ma mère y était née. Non, ma mère est née à Pamiers en 1941. Son père est passé à Argelès, dans un camp, mais elle ne sait pas où il a passé la frontière. Il a retrouvé sa femme en 1940 et ma mère a été conçue à ce moment.

Non, cette maternité ne m'est rien, ne me relie qu'à l'Histoire. Mais c'est important parce que c'est une trace tangible dans la région, alors qu'il ne reste rien des camps d'Argelès, qu'il y a à peine une plaque à Cerbère qui note à mots cachés ce qui s'est passé, une autre plaque à Argelès. C'est un monument, enfin, qui peut devenir un lieu de mémoire : c'est d'ailleurs la volonté du maire d'Elne, et à partir des documents d'Elisabeth, de ses 800 photos, on peut retrouver les personnes qui sont nées là, et elles peuvent témoigner.

Comme il est important qu'on garde les camps de concentration pour ancrer physiquement dans la terre et le paysage cette partie de l'Histoire. Il ne reste rien des camps d'Argelès, mais ce manoir est debout et peut servir de point d'ancrage pour les anciens réfugiés.

C'est vraiment un lieu dans lequel on sent quelque chose. D'ailleurs Solaire ne s'y est pas trompé : il pleurait et ne voulait pas en partir, il voulait dormir là. Je lui ai expliqué que c'était un lieu important pour notre famille, qu'il le sentait, qu'il se sentait relié à ça, mais qu'il fallait partir, qu'on le garderait dans la tête et le coeur, que je prenais des photos... et puis on a pris quelque chose de cet endroit : on a ramassé des prunes dans le parc. ça nous a ancré dans le présent de nouveau.

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C'est l'émotion aussi qui est importante, qui me relie à ce passé, et qui me prend par surprise un peu. Je croyais être passée au-delà avec ma formation d'historienne, la tenir à distance abstraite et théorique.

ça veut dire aussi que mon père vieillit qu'un de ses frères ainé va bientôt mourir (à Pamiers justement) et que chaque fois qu'un membre de la famille part c'est un lien de moins avec cette histoire....