Journal de bord 2/08
Par Lyjazz le mercredi 5 août 2009, 16:51 - JIM - Lien permanent
Joie de reprendre pied dans la réalité bien connue du festival. Je viens depuis 1992.
Parcourir les rues en vélo. Bastide, donc plan quadrillé peuplé de jardins. Se laisser surprendre par les fleurs, les odeurs d'arbre, les potagers, les façades nouvellement rafraichies. Et aussi par la vieille dame qui coud à l'arrière de sa maison, totalement extérieure à la musique, comme hors du temps du Festival.
La journée pour être avec ma famille. Sur la place en vélo, aux jeux près de l'école maternelle. Près du lac au coin des gamins où les animateurs accueillent les enfants pour des maquillages, des jeux. Je laisse Humain et les garçons et je peux remonter au camping charger mes photos, écrire. Urgence ! Je vais les rejoindre alors que Solaire vient de se faire piquer à deux endroits par une abeille. Par téléphone j'ai donné mes instructions : aller au restaurant et demander du vinaigre et des glaçons. Quand j'arrive avec apis mellifica et histaminum, et du Solvarome, tout va bien. Apis et histaminum toutes les 30 mn en alternance et tout sera résolu dans la soirée.
Vélo. Concert.
Bleue la guitare de Louis Winsberg, mauve la chemise d'Alain Abiossat, bruns les cheveux de J-Pierre Como, blanc le sourire de Stéphane Edouard, verte la casquette de Paco Séry, noire la chemise de Michel Alibo, bassiste. Ils sont six. Six pour Un. Sixun : une bande de musiciens chevelus qui s'amuse entre électrique et Afrique.
Quelle fête !
Dans le public la moyenne d'âge est bien plus jeune qu'hier. Les énergies sont plus vives.
Ils nous annoncent que le concert est enregistré, et ça met le public en joie. Il y a des cris, des danses. Paco Séry fait chanter le public qui réagit de suite. Hum !

C'est au tour des bassistes. Préparation de la scène. Beaucoup de baffles comme des grilles pains. Ça fait un peu rock. Sortons les bouchons d'oreilles.
Entrée de Stanley Clarke. Le son est si puissant que j'ai le hoquet pendant les dix premières minutes du concert. Je ressens les basses dans la poitrine comme si j'étais la peau d'un tambour, comme si mes côtes étaient les cones d'un enceinte. Mon estomac est vide et renvoi de l'air vers le haut. Mes oreilles perçoivent heureusement un son assourdi mais néanmoins vibrant, comme dans un brouillard. Sous les lumières changeantes je photographie et je reçois Stanley Clarke, Marcus Miller, Victor Wooten.
J'avais 16 ans. Une copine m'avait invité 3 jours chez son oncle, dans une maison au bord de l'océan, à Anglet. Mes parents avaient dit oui. Nous étions partis avec deux copains, en train. Sur place nous avons fait du stop. Aucun adulte avec nous. Je n'ai jamais vu l'oncle. Seulement les deux copains et le cousin, puis son copain. Un soir nous avons monté des tentes près de la plage, dans un petit bois. Vides les tentes. Sauf des packs de bières, des bouteilles d'alcool. Ma copine avait fini par entrer dans une avec un garçon. Moi dans l'autre avec son cousin. Jeux de promiscuité, découverte de l'autre, par la parole et par les mains, les sens. Intimité. Pendant ce temps les copains avaient pris la moto pour aller faire un tour sur la plage. Et avaient trouvé la police. Brigade des mineurs. Torches dans le visage. Aveuglés par des flics qui voient que nous avons de l'alcool. Ordres. Injonctions. Déclinaison de nos noms et matricules : c'est à dire nom et prénom de nos parents. Joie intense de noter l'incompréhension devant le prénom de ma mère, puis le nom de famille d'un copain. En guise de représailles les copains, qui avaient leur carte d'identité sur eux, ont dû aller les chercher le lendemain à Bayonne.
Un autre soir elle m'entraine à Biarritz, au stade, me disant qu'il y a un concert génial. Jeff Beck et Stanley Clarke ! Tu te rends compte ? Non, mais si tu le dis … on y va.
Beaucoup de monde devant les portes, et dehors aussi, devant le grillage. Nous suivons. Ma copine sait exactement ce qui va se passer. Ça ne rate pas : le grillage est cassé, mis par terre, et nous entrons dans le stade en compagnie des quelques deux à trois cents personnes qui sont là. Assis par terre pendant que le soleil se couche nous écoutons plus que nous voyons. De la musique je ne me rappelle plus. Je sais seulement que dans mon panel d'aventures celle-ci est très étrange par son irréalité, son parfum d'interdits en tous genres. Et qu'ensuite j'ai écouté longtemps une cassette de Stanley Clarke (If This Bass Could Only Talk ) qui est associée aussi à d'autres moments interdits...
Moments de poésie et de communion, drapée, enveloppée dans la musique.
Marcus Miller, Victor Wooten et Stanley Clarke nous transportent. Le public est attentif. La qualité d'écoute et de bienveillance, d'ouverture, est au moins aussi intense que la capacité à s'émouvoir, réagir, montrer qu'il est joyeux, heureux, transporté et conquis.
Le public de Marciac, mis en confiance par l'hospitalité de la bastide, par les sandwichs au magret ou foie gras arrosés de Côte de St Mont, Pacherenc, voire de Floc ou de rhum, tard dans la nuit, est une éponge à émotions, un mimosa sensitive http://fr.wikipedia.org/wiki/Sensitive. C'est lors de ces soirées que l'on se dit qu'écouter des concerts de cette qualité, en cette compagnie (plus de 5000 personnes quand même !) sur la pelouse du stade de rugby d'un village du Gers (autant dire au milieu de nulle part), face au cimetière, a quelque chose d'un peu surréaliste. N'est-il pas ?
Sommes transportés ce soir dans les années 70 donc. Et je me sens encore davantage au bon moment au bon endroit.
Et c'est dans cette ambiance que les musiciens se transcendent. Ce soir, morceau d'anthologie de Stanley Clarke à la contrebasse. Poésie pure. Il est confiant. Ses musiciens aussi attentifs que nous : Marcus Miller ne songe même pas à toucher sa basse, ses bras ballants, il est entièrement dans l'écoute. Personne ne songe à bouger, tout juste à respirer (mais c'est un réflexe !). Il se laisse aller. Je suis devant lui, yeux et oreilles écarquillés. Et la magie opère encore une fois. Magie de Marciac.
Si je l'ai vu à 16 ans (en 1975), quel âge a-t-il maintenant? Un vieux monsieur virtuose qui nous donne le meilleur, puis nous remercie.
Respect.

Commentaires
C'est étrange. L'alcool ne m'a jamais permis la décolle, et ce n'est pas une question de vieillesse, à ton âge et bien avant, à quinze, c'était pareil : j'en ai raté, des voyages de musiques.
Je tiens à préciser : je n'ai jamais refusé un Pacherenc de Vic-Bilh, un Jurançon de chez Labourdette, un Madiran de derrière les fagots, arrosé d'un Magret, d'un Ossau, d'une caille au raisin de Luppé-Viole.
Ils valent aussi leur voyage.
Je parle d'alcool, je ne dis pas que ces jours-là j'en ai bu.
Il m'est arrivé de me saoûler, pour faire comme les autres, pour participer, par solidarité, pour tester les effets et les discussions ésotéro/surréalistes que ça peut procurer. Toujours dans la dignité cependant.
Et c'était avant de me rendre compte que je peux "partir" sans support aucun.
Et moi aussi, je bois du bon vin, essentiellement en bonne compagnie. C'est un instrument de convivialité. Et je vois que tu connais de bonnes adresses.... faudra qu'on partage un verre un jour, non ?