L'odeur était celle de l'enfance d'abord.

Naturelle comme celle des bouses des vaches qui passaient devant la maison.

Comme celle des pierres chauffées au soleil de l'été, dans l'Ariège.

Comme celle des figuiers dans l'Aude ou les Pyrénées Orientales, chez mon grand-père ou quand on partait camper en famille.

J'aimais aussi me souvenir de l'odeur du goudron qui fondait au soleil, quand on remontait de la piscine, frais encore et sentant le chlore, le goût du pain et du chocolat fondu encore sur la langue, en faisant attention à nos pieds, chaussés de sandales minces ou d'espadrilles.

L'odeur des buis, d'abord en colonie, dans lesquels on se cachait, on discutait, on rêvait. Des bosquets entiers de buis hauts et tourmentés qui cachaient des creux, des recoins et des branches sur lesquelles on pouvait grimper. Plus tard j'ai associé l'odeur du buis à celle que je sentais devant cette maison où l'on m'a dit un jour : le couple de vieux qui habitait là est mort. Le buis est ainsi associé à la mort, et à la vie intérieure pour moi.

L'odeur des prunes dans les chemins de chèvres au-dessus de Tarascon, et celle des poires vertes que l'on volait dans les jardins au bord de la rivière. Un qui faisait le guet sur le mur du château et qui devait siffler si quelqu'un arrivait, l'autre qui remplissait ses poches rapidement.

Et puis l'odeur des mûres de septembre, dans les buissons épineux, et puis sur nos doigts violets. Transformées par ma mère en confiture qui embaumait la maison. Celle que je préférais c'était celle de la confiture de framboises néanmoins, qui me transportait et me laissait errante dans le couloir et toujours un peu déçue par le goût, juste un rien en-dessous de l'idée que m'avait donnée la profondeur et la richesse décelées par mon nez.

L'odeur des soupirails, des caves et des garages de petites rues étroites et toujours à l'ombre, comme chez mon grand père, qui avait une caisse pleine d'escargots qu'il laissait dégorger avant de les cuire en sauce tomate, à l'espagnole.

Et aussi l'odeur sèche des bois de pins, du sable et des pignons, des petits murets de pierres.

Celle du puits en pierre dans lequel on mettait à rafraichir la bouteille d'eau, quand tout le monde passait du soleil à l'ombre, dans ce jardin en-dehors du village, qui contenait un grenadier qui m'attirait et me fascinait.

De vieilles odeurs d'enfance. Imprimées dans mes narines et mon cerveau comme des photos, car elles contiennent l'image aussi, en mouvement, avec la troisième dimension, et même la quatrième qui est celle qui m'appartient à moi.

Et puis il y avait les odeurs spéciales, que je sentais peu chez moi : le maquillage et les parfums de ma tante, coquette, qui aimait les bijoux, se parer et se parfumer.

Vers mes douze ans elle m'a offert les fonds de ses rouges à lèvres, de ses vernis à ongles, de ses parfums lorsqu'elle jugeait qu'ils pourraient m'aller.

J'étais une sauvageonne, garçonne aux cheveux courts toujours en pantalons, et ces cadeaux inhabituels et exotiques que j'utilisais comme des talismans personnels et jamais pour sortir, me disaient qu'en moi il y avait autre chose, que d'autres avaient su voir, que j'allais découvrir aussi...

C'était aussi une part du mystère qui faisait que les garçons s'intéressaient désormais à moi pour autre chose que nos jeux habituels : foot, cabanes, vélo, jeux dans les bois.

Et il y a eu l'odeur de la sueur du tatami : odeur de promiscuité avec des règles strictes et respectées, associée à des sensations, des touchers, des rires et de la camaraderie.

L'odeur de la rentrée : encre, bois et craie.

Celle des marrons grillés.

Celle du bout de la rue, la nuit, quand l'hiver on rentrait du judo et qu'il fallait passer le long de cette haie de ronces, qui contenait un trou dans lequel souvent un garçon se glissait, pour me surprendre et essayer de toucher mes seins, me voler un baiser sur la bouche. La course pour se débattre, tenter quelque chose sans lui faire mal, sans le laisser me faire mal. Et puis rentrer, un peu excitée par cette sensation qui était à la fois curiosité et agacement.

A suivre...IMGP2482.JPG