Fred Vargas vous salue et vous dit : nous y voilà, nous y sommes
Par Lyjazz le jeudi 1 janvier 2009, 00:19 - Ecologie - Lien permanent
Un texte que je viens juste de découvrir - d'une écrivaine que j'aime depuis ses débuts, dont j'ai tout lu (sauf le dernier) - et qui me semble (le texte, pas Fred Vargas) apparaître dans mon champ visuel exactement au moment approprié.
Nous y voilà, nous y sommes. Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l'incurie de l'humanité, nous y sommes.
Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l'homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu'elle lui fait mal. Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d'insouciance.
Nous avons chanté.
Nous avons dansé.
Quand je dis « nous », entendons un quart de l'humanité tandis que le reste était à la peine.
Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l'eau, nos fumées dans l'air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones.
Franchement on peut dire qu'on s'est bien amusés.
On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l'atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu.
Franchement on s'est marrés.
Franchement on a bien profité.
Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu'il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre.
Certes.
Mais nous y sommes.
A la Troisième Révolution.
Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu'on ne l'a pas choisie.
« On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins.
Oui.
On n'a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis.
C'est la mère Nature qui l'a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies.
La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets.
De pétrole, de gaz, d'uranium, d'air, d'eau.
Son ultimatum est clair et sans pitié :
Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l'exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d'ailleurs peu portées sur la danse).
Sauvez-moi, ou crevez avec moi.
Evidemment, dit comme ça, on comprend qu'on n'a pas le choix, on s'exécute illico et, même, si on a le temps, on s'excuse, affolés et honteux.
D'aucuns, un brin rêveurs, tentent d'obtenir un délai, de s'amuser encore avec la croissance.
Peine perdue. Il y a du boulot, plus que l'humanité n'en eut jamais.
Nettoyer le ciel, laver l'eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l'avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est, (attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille) récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n'en a plus, on a tout pris dans les mines, on s'est quand même bien marrés).
S'efforcer. Réfléchir, même.
Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire.
Avec le voisin, avec l'Europe, avec le monde.
Colossal programme que celui de la Troisième Révolution.
Pas d'échappatoire, allons-y.
Encore qu'il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l'ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante.
Qui n'empêche en rien de danser le soir venu, ce n'est pas incompatible.
A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie, une autre des grandes spécialités de l'homme, sa plus aboutie peut être.
A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution.
A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.
Fred Vargas
Archéologue CNRS, écrivain
Edit : texte écrit le 7/11/08 pour le groupe Europe Ecologie.
Commentaires
Fred Vargas est mon amie, en ce sens qu'elle fait partie de ces rares écrivains dont j'ai l'impression qu'ils écrivent seulement pour moi, et que leur millions d'autres lecteurs sont hors sujet, une sorte d'écriture intime et secrète que je suis seul à percevoir.
Je ne suis pas pour autant d'accord avec tout ce qu'elle dit, même si elle le dit avec talent. Les positions qu’elle exprime sur la déroute annoncée de l’homme sont à fois radicales et insuffisantes. Elles se laissent aller à l'amalgame et à l'approximation, ce qui est regrettable de la part d'une scientifique.
Radical: tout est à jeter, plus rien ne va, pas un seul juste sur terre sinon moi, Cassandre.
Insuffisant: le mythe ne date pas d'aujourd’hui, et l’homme face à sa disparition en tant qu’espèce sera toujours aussi terrifié, le mythe est permanent ; l'espèce humaine n'a survécu que parce qu'elle a eu sans cesse la conscience collective de cette fragilité.
Je rejette l'idée des trois révolutions que développe mon amie. Nous sommes, pauvres humains nus, confrontés en permanence à un tel défi, pas plus aujourd’hui qu'hier mais pas moins, et au moins depuis l’homme est devenu homme, en cela je me distingue des distingués paléontologue que je nomme homme l’espèce qui un grand soir a su maîtriser le feu. Il n’y a pas si longtemps, tout compte fait.
Ce n’est que ce soir là que nous sommes devenus ce que nous sommes. Or, tout ce qui peut être reproché à ce que nous nommons le progrès, qui a pris un essor fabuleux en deux siècles mais qui pour cela a mis quelques millénaires à se préparer, finit si on reste cohérent avec la logique de critique, par condamner ce soir là de l’invention de la maîtrise du feu. Lisons bien tous ces textes qui dénoncent la folie du progrès, et reprenons bien tous leurs termes : il faut être cohérent, il faut éteindre le feu, derechef, de par le monde entier.
Je ne pourrai jamais entrer dans cette logique là. Le progrès, au sens très général mis aussi au sens très particulier de « confort moderne », est consubstantiel à l’homme. Y renoncer est renoncer à être humain. On peut toujours se retourner vers Diogène si l’on veut, qui récuse le progrès parce qu’il récuse l’homme qui en est le valet, selon lui. Ce faisant, il ne fait que confirmer par l’absurde cette consubstantialité fondamentale et cette erreur de diagnostic que je décèle chez Fred, est qui si répandue chez les écologistes bien-pensants.
OUI, la planète va mal. OUI, l’homme en est responsable. OUI, il va y avoir des catastrophes, pires que toutes les catastrophes anciennes réunies. OUI, on ne sait ni quand ni où ni comment, mais on en est certain. OUI, il faut faire quelque chose. Je préfère préciser, pour donner moins de prise aux amalgameurs fous.
Mais je sais que notre seule chance de survie, puisque telle est la question que l’homme se pose depuis qu’il est homme et depuis qu’il a maîtrisé le feu, est justement l’usage intelligent de ce que le progrès technique lui apporte. Sans le feu, l’homme n’existerait pas aujourd’hui, n’aurait jamais existé, et dire que ce serait un bien est aussi stupide que dire que ce serait un mal. Simplement nous ne serions pas là pour en parler et pour y écrire.
Alors il saura traverser les tempêtes et les typhons, les famines et les épidémies, la grippe aviaire et l’asphyxie planétaire. Comment ?
Est-ce que je sais, moi ? Mais il a déjà pris conscience de ce que le progrès technique lui avait fait oublier un instant, soixante ans tout au plus, sa fragilité ontologique, son dénuement naturel, son impuissance absolue dans le cosmos, grâce à des excès comme ceux de Fred, grâce aussi à son seul outil qui vaille, son cerveau.
Alors si, je sais comment: Il lui reste à retrouver l'(usage intelligent de ses outils, qu'il a perdu faute de conscience. Si la conscience revient, alors il n'y plus rien à craindre, je parle là de survie de l'espèce et non de la sécurité de ma petite fille à moi que je l'aime plus que tout. Pour elle je ne peut que l'aimer et l'aider, de mon tout petit territoire.
Une autre chose est sûre : s’il détruit les outils qu’il s’est forgé sous prétexte de retour au jardin d’Eden, il ne passera pas l’hiver. Imagine qu’on te coupe le chauffage, là maintenant et qu’on t’interdise tout feu.
Bonsoir.
Ma chère Ly, ce texte va servir à renaître dans mes blogues, fallait pas me chercher. Et bonne année à toi et à ceux que tu aimes.
Ah, non : Fred Vargas est MON amie !
Son écriture me fait le même effet qu'à toi, d'autant plus quand elle met en scène des historiens (j'ai fait des études d'Histoire). Je te vois bien en Adamsberg, tiens....
Bref. On est d'accord sur son écriture.
Pour le reste, je crois que son article est fait pour déranger, pour haranguer, pour houspiller et pour faire réagir.
Pas pour qu'on revienne à la Préhistoire.
Je ne crois pas qu'elle-même soit dans ce trip de vivre en autarcie dans un coin perdu en pédalant sur son vélo pour fabriquer l'électricité nécessaire à son ordinateur ou sa machine à laver.
Mais je suis d'accord avec toi : le principal outil de l'homme est son intelligence, et là il va falloir sérieusement l'activer si on veut avancer. Car pour l'instant j'ai quand même l'impression que la plupart de nos concitoyens ne regardent pas plus loin que le bout de leurs emballages cadeaux....
Une tendance que j'ai aussi : on oublie trop vite, dans le confort de notre chauffage, que ça pourrait s'arrêter vite...
Et la survie de l'espèce sera au prix de réflexions, qui sont en germe dans ce texte.
En tout cas, je suis contente de t'avoir fait réagir, de t'avoir cherché et de savoir que tu vas t'y remettre, à tes blogues !
Ly te salue bien, homme qui était à l'envers, et, sans feu ni lieu, dans un lieu incertain, retournera te lire !
Bonne année pleine d'écrits (au moins !).
Voilà, c'est fait, nouveau billet, là-bas chez moi. Avec quelques puisages ici et là pour allonger la sauce.
Pour information, Fred Vargas a écrit ce texte en signe de soutien à Europe Ecologie. Voir l’original: http://www.europeecologie.fr/blog/n...
Je remarque que le texte circule beaucoup mais que sa raison d’être n’est jamais évoquée… dommage!
Merci vert chez moi !
J'ai cherché la source, l'origine de ce texte, n'imaginant pas en effet qu'elle ait écrit ça sans raison.
Je vais éditer...