Diptyque 5.5 : Roberto et Tichy
Par Lyjazz le lundi 7 juin 2010, 15:18 - Jeux - Lien permanent
Comment raconter cette histoire dans l'histoire ?
Roberto, mon oncle, était un intellectuel, un homme qui avait tout misé sur son cerveau et qui en vivait. Il avait créé une fondation au sujet de recherches obscures qui n'intéressaient qu'un nombre très restreint de personnes dans le monde. Et même s'il en vivait bien et que son sujet de réflexion et son gagne pain le maintenaient toujours en alerte, il en avait assez de ne pas parvenir à expliquer à tous les citoyens lambdas qui le croisaient, en quoi consistaient ses fameuses recherches. Un jour, alors qu'il avait déjà plus de 40 ans, il a donc tout laissé tomber.
Pour devenir mécanicien auto. Une passion qui le tenait depuis son adolescence.
Finis les symposiums et les conférences, les propos obscurs et les termes abscons.
Il a mis les mains dans le cambouis et s'est appliqué à organiser ses explications et recherches au sujet des moteurs, comme il le faisait auparavant à ses confrères intellectuels, cette fois à ses clients en panne.
Il a troqué le costume gris et chemise claire pour le bleu de travail.
Et il est parti sur la route sixty six, à la recherche de vieilles bagnoles et de moteurs mécaniques sans technologie électronique.
Oui, je sais, pour l'instant il n'y a qu'une histoire et seulement Roberto.....
C'est que mon oncle est complexe : il s'est fait une réputation de mécanicien de vieux moteurs, en se déplaçant à la demande dans les 100 km aux alentours. Interventions rapides, recherches sur les pièces, faisaient son fond de commerce. C'est ainsi qu'il a fait connaissance un jour de cet homme hirsute et particulier, qui voulait se faire payer une réparation en photographies.
Tichy était un mécanicien aussi, dans son genre. Et leurs deux philosophies se rejoignaient.
L'un était un marcheur sous les étoiles, privilégiant les rencontres orales et verbales et réparant les moyens de transport. L'autre était un marcheur de la foule, privilégiant les rencontres visuelles un peu distantes. A cause de la pudeur.
Tichy se fabriquait ses propres appareils photos, avec du matériel de récupération. Et il exposait ses sténopés lui-même.
Tantôt il prenait pour modèles des femmes aux culs ronds. Dans des lieux assez déserts. Toujours en noir et blanc à l'aspect un peu crasseux, approximatif, un peu surexposé, à l'allure de vieux clichés. De la photographie brute, en somme.

Tantôt il photographiait les pieds, très souvent nus, qui lui rappelaient le chemin de ses parents pour arriver en France, depuis son lointain pays d'origine.
L'arpenteur magnifique et prosaïque paya donc un jour Roberto, mon oncle, en photographies.

Et c'est ainsi que celle-ci est arrivée en ma possession.
Enfant je m'imaginais que cette femme venait elle aussi de parcourir un long chemin pour rejoindre ses enfants, ou alors pour les sauver.
Parfois je pensais qu'elle avait marché des journées entières dans la montagne avant d'arriver à cet endroit, ce havre de paix, au bord d'un lac. Elle y avait trouvé une chaise longue au coussin rayé, comme ceux d'un bateau, et déposé là son foulard coloré. Sur la photo originale il était aussi en noir et blanc. Et ce n'est que récemment, grâce aux moyens modernes de traitement, que j'ai fait une version avec un foulard coloré.
Cette image me parle toujours d'une femme, que j'imagine comme ma grand-mère, fourbue d'avoir tant marché, et qui prend un repos mérité.
Elle exerçait aussi une fascination sur Roberto, mon oncle devenu mécanicien, qui croyait reconnaître ici le pied d'une de ses nombreuses maîtresses.
Et c'est sur ses instructions que j'ai redonné de la couleur aux tissus....
ooo
Ce texte est ma participation au diptyque, 5ème saison, 5ème production, organisé par Akynou. Je vous engage à aller lire les textes et voir les photos des autres participants, y compris les séries précédentes.
Note 1 : la première photo est effectivement de Miroslav Tichy. Celle du pied est d'Akynou. La semaine dernière une amie m'a parlé de Tichy.
Note 2 : le personnage de Roberto m'a été inspiré par cette chronique entendue sur France Inter mardi 1er juin, au sujet de ce livre Eloge du carburateur : essai sur le sens et la valeur du travail, de Mattew B. Crawford
Commentaires
J'aime bien et ...sympa les sources !
J'adore ce texte ! Je me demandais vraiment comment tu allais insérer le pied d'Akynou... chapeau, c'est très réussi !
Merci à tous les deux.
L'idée est venue au fil de l'histoire, nourrie de ce que j'ai cité comme sources....
Mais le pied pour moi était dès le départ un instrument de marche.
Akynou nous dira, mais pour moi il me semble que ce pied a bien marché et à besoin de repos.