Pendant que je couds, je me souviens, mon mental prend un chemin libre et ne se focalise nulle part, je suis dans un état d’équanimité que je peux quitter si je dois faire un effort de compréhension pour un geste nouveau.

Et puis je revois aussi des gestes, des mouvements de ma mère et de ma tante alors qu’elles cousaient. J’étais petite fille et j’observais, j’apprenais en regardant. Je posais quelques questions, mais je ne me souviens plus des réponses, qui ont dû à la fois me satisfaire, et me sembler parfois incompréhensibles parce que je n’avais pas fait le mouvement. Mais je sais que j’étais parfaitement capable de m’imprégner du geste et de le mémoriser, puisque je sais en faire certains aujourd’hui, alors que je n’ai jamais cousu.

Enfin si : recousu des boutons, appris dans la souffrance à coudre des étiquettes sur mes vêtements avant de partir en colonie de vacances, appris à faire un ourlet de pantalon, et aussi à remettre une braguette de pantalon. Pas par motivation. Par obligation ferme et arbitraire de ma mère qui m’empêchait ainsi de profiter du beau soleil de l’été, de l’extérieur, des mouvements, des courses dehors, du vélo, de la lecture au soleil, des arbres… Donc je n’ai rien retenu de tout ça, qu’une impression d’emmerdement maximum, parce que je n’avais pas l’énergie nécessaire à la couture, activité calme et tranquille et immobile : j’avais envie de bouger, ma nature était le mouvement, et le calme m’était juste nécessaire pour lire, encore et encore !

Je crois donc que j’ai davantage appris en observant, en écoutant, en touchant les tissus.

Mes aiguilles m’ont servi davantage à percer une ampoule ou enlever une écharde qu’à piquer du tissu.

Je me souviens même d’une fin de soirée dans un bal de village où, dans la voiture (une ami 6 break vert sapin) j’ai recousu la branche des lunettes de mon amoureux, qui devait nous ramener (je n’avais pas encore le permis) et venait de perdre une vis de ses lunettes.

Sinon, j’ai toujours un nécessaire de couture avec moi en camping, et il ne sert souvent qu’à recoudre un bouton, ou réparer un trou.

Je me souviens d’autres gestes aussi, que j’ai appris en les regardant, sans même m’en rendre compte.

Ceux de mon père mélangeant du béton : la pelle qui remet du sable vers le centre du puits, le geste précis et élégant, la juste dose d’eau et de sable, les mouvements naturels des épaules et des bras, des hanches et des yeux qui calculent.

J’ai dû apprendre ainsi comment arriver à finir en même temps le pain et le fromage, ainsi que la dernière gorgée de vin dans le verre. J’ai appris aussi à boire à la régalade dans la gourde en peau.

A utiliser mon couteau pour écorcer le bâton juste taillé, ou couper en deux le carambar qui reste (et m’entailler la cuisse par la même occasion : ouille !) J’ai appris à marcher dans les bois, en descente en plantant les talons, en montée en faisant des zigs et des zags.

C’est ainsi que j’ai su expliquer, sans même l’avoir fait jamais, comment vider une volaille. C’était lors d’une fête de fin d’année. Notre hôtesse était perplexe, au moment de préparer la volaille, parce que son fournisseur ne l’avait pas vidée. J’ai convoqué mes séjours dans la cuisine pendant que ma mère parlait et cuisinait, et j’ai vu comment elle faisait. J’ai donc su expliquer, à la fois les gestes et l’odeur, la méthode …

Je me souviens combien j’ai été contente, lorsque mon ainé avait moins d’un an, de lire qu’un enfant, dès ses débuts dans la vie, observe les gestes de sa mère et s’en imprègne. Ouf ! pas ceux de son père au début, hein ? Parce que dans la famille c’est moi qui bricole et suis adroite, et pas lui (il a d’autres qualités, évidemment).

Or donc, je pense que je vais remettre une session de bricolage en place, moi… ça fait longtemps que mes petits ne m’ont pas vu à l’œuvre et n’ont pas pu apprendre de nouveaux gestes !

Quoique : j’ai quand même débouché le lavabo pas plus tard que la semaine dernière, pendant qu’ils exploraient ma caisse à outils et plantaient des pointes dans un bout de bois avec le marteau…

Je veux dire : je n’ai pas poncé, gratté, rebouché des trous (qu’ils refont plus vite que moi je les bouche) et peint depuis longtemps. Et je sens que l’envie me reprend.