Pour continuer sur cette idée. Il me semble que c’est une vision d’adulte,
ça, de pouvoir prendre la contrainte comme un tremplin, de pouvoir s’y couler
pour y intégrer ce qu’on sait d’autre.
Parce que des contraintes il y en a partout. Dans le fait de devoir
s’habiller pour sortir, aussi bien que dans celle de venir à table quand le
repas est prêt, ou de jouer à un jeu selon les règles.
Bien sûr, après l’avoir fait, on est content d’avoir réussi le défi, on
s’est prouvé qu’on pouvait y arriver, on a utilisé toutes les contraintes
imposées et on y a pris du plaisir. Mais pas tous les jours.
Mon Solaire n’a pas envie de contraintes, même si une composante de son
caractère est de suivre le mouvement, d’être bien dans les règles d’un groupe.
Seulement, une fois qu’il a accepté de se mettre en rang, de se laver les mains
avant d’aller à la cantine, il ne faut pas lui demander de coller le machin sur
le truc, précisément, ou de jouer au jeu selon les règles… là, il ne veut
plus : il veut faire ce qu’il veut, point. Oh, il est tout prêt à faire
plaisir, à utiliser un crayon selon la bonne technique, mais il va juste
dessiner 3 cercles concentriques et laisser tomber : dessiner ce n’est pas
son truc. Je crois qu’il attend d’être capable de le faire bien. Il attend le
déclic. Il est en accord avec son corps.
Je me doute bien qu’un enfant comme ça, un peu sauvage, dans une école, on
va me dire « mais Mme, il ne sait pas dessiner, il n’a pas colorié en rose
ce qu’il fallait, il n’a pas découpé là où on a demandé, c’est mal, c’est très
mal, il prend un retard incommensurable sur les autres enfants de son âge (et
moi je ne peux pas dire que tous les enfants de ma classe ont évolué, à cause
de lui qui ne veut pas participer) ». Je prends le parti de faire
confiance.
J’ai bien vu avec son frère, qu’à un moment il a eu envie : de
dessiner, de découper, de jouer à un jeu en particulier, etc. Ma toute petite
expérience me dit qu’ils savent ce qui est bon pour eux.
Comme nous tous quand on apprend à s’écouter. A se faire confiance.
Et d’ailleurs, mais c’est un peu un autre problème,
cet article du magazine Psychologies, est tout à fait dans cette
optique
Cet homme, conditionné par le système, qui pensait que « hors de
l’école point de salut », a fini par écouter son cœur et proposer à son fils
d’arrêter. Le garçon avait 15 ans, d’accord. Ce qui en fait une histoire d’ado
et pas d’enfant.
Cela ne fait que surenchérir sur ce problème du collège qui me semble très
profond. J’ai toujours dit qu’il ne fallait pas forcer, obliger, mettre ces
jeunes gens dans un carcan, une contrainte si terrible s’ils ne s’y sentent pas
bien. Pour avoir travaillé en collège, pour avoir fréquenté des jeunes de cet
âge, complètement perturbés, perdus, qui ont laissé leur confiance intrinsèque
pourrir dans ce bras de fer perpétuel entre leurs idées, leurs envies, les
attentes des parents et celles de l’Education Nationale. J’ai toujours soutenu
qu’il fallait trouver une autre solution, parce qu’on ne peut pas passer des
heures dans un endroit où l’on s’emmerde, alors qu’on y perd sa joie de vivre,
sa créativité, son essence. Et pour ce jeune homme, à ce moment-là,
heureusement que son père a su écouter son cœur, et lui dire de ne plus aller
au collège. Combien de parents peuvent-ils prendre ce risque ? Au regard
de leur conditionnement et de leur vie sociale, hein ? Se dire que c’est
le mieux pour leur enfant ? Pour moi, je crois qu’on est dans le vrai
quand on écoute le mal être d’un ado, qu’on lui permet de se reconstruire, et
qu’ensuite il pourra acquérir les connaissances scolaires qui lui sont
indispensables, s’il en a besoin, et quand il en aura besoin.
Dans ce cas, la contrainte emprisonne, mais plus grave encore, elle sclérose
les idées, elle entraine sur des pentes savonneuses : idées de suicide,
envie de drogues, mensonges, vols, etc. Il suffit de peu pour qu’un ado qui se
sent mal dans sa peau, qui ne peut en parler, qui ne se sent pas entendu ni
compris, aille visiter des versants malfaisants et se perde chaque jour un peu
plus.
Et répondre à un jeune qui ne réussit pas à l’école qu’il doit prendre des
cours particuliers pour réussir à comprendre, c’est une façon de lui dire qu’il
ne répond pas bien à la pression, qu’il n’est pas dans la norme, alors que lui
ne sent pas ce besoin. Pourquoi le pousser alors, à nier sa personnalité, ses
désirs et capacités ? Pourquoi lui parler toujours de ses échecs au lieu
d’appuyer sur ses réussites ?
Je me souviens encore de cette adolescente que j’étais, et je la laisse
parler quand je suis confrontée à des jeunes en difficulté. Je cherche avant
tout à leur redonner confiance en eux. Et les exemples autour de moi me disent
que j’ai raison : ne pas insister, laisser faire, et puis une fois que le
jeune a trouvé sa voie, son idée, lui permettre d’y aller, et il réussira.
Pour continuer je viens de trouver un article richissime et plein
d’énergie d’une jeune fille diplômée.
J’en retiens juste quelques lignes pour vous donner envie de lire l’article
en entier :
« Nous sommes dépourvus de choix dans la vie lorsque l’argent est notre
force de motivation. Notre force de motivation doit être la passion, mais nous
la perdons dès que nous entrons dans un système qui nous forme, plutôt que de
nous inspirer. »
Cela répond à la question de Zelda sur « que faire de nos études
universitaires ».
Je connais maintenant beaucoup de mamans qui ont fait des études, qui ont
des diplômes, et qui ont arrêté de travailler (mais pas de réfléchir ni d’agir)
pour s’occuper de leurs enfants.
Leur vie n’est pas forcément gaie, l’équilibre est toujours difficile à
trouver entre l’envie d’être en accord avec ce que l’on pense, ce que l’on doit
faire pour subsister, et le fait de garder l’enthousiasme de nos enfants aussi
clair que possible.
Je veux aussi revenir sur cette idée de la confiance, qu’il n’est pas facile
d’accorder à ses enfants. Parce qu’on est très souvent dans l’idée que notre
culture, nos connaissances, n’ont été acquises que grâce à la contrainte.
Combien j’ai subi cette idée ! mes moments de lecture, de vacance, de
vacuité, étaient toujours volés, et souvent réprimés par mes parents. Ils
avaient dans l’idée qu’il faut se donner du mal pour obtenir quelque chose.
Au collège, au lycée, à la fac, j’ai toujours eu envie d’apprendre autre
chose, d’avoir du temps pour m’instruire sur d’autres sujets que ceux
obligatoires. Et je n’avais plus le temps, ni la disponibilité d’esprit
nécessaire pour le faire. De même, en début d’année, tous les sujets des
manuels me faisaient envie, mais au bout de 2 mois tout me semblait pesant,
lent et visqueux, parce que c’était du savoir infusé pesamment, dans l’ordre
requis. A l’université j’ai eu envie de faire de la géographie, pour échapper
aux idées, mais je n’ai pas pu, parce que je n’avais pas le raisonnement
scientifique et pas le bon bac (dixit mes enseignants). Alors j’ai fait de
l’Histoire. Matière que j’aimais. Mais pas pour en faire mon unique objet de
pensée pour les années à venir. Je me suis ainsi coupée de tous les autres
sujets qui m’intéressaient. Et maintenant, que me reste-t-il de ces années
d’ingurgitation ? Rien.
Il ne m’en restait rien 10 ans après, quand l’Education Nationale m’a
rattrapée et parachutée professeur en collège (la veille pour le lendemain). Et
je me suis adaptée.
Me mettant à la place de mes élèves, pour répondre à Zelda, en leur
demandant de se débrouiller seuls pour prendre des notes, sur le support de
leur choix, avec la couleur de leur choix, marge ou non (juste de la place pour
corriger). Je me disais
- que chacun pouvait ainsi organiser ses cours à son idée, pour que ce soit
plus facile à apprendre pour eux,
- qu’ils devenaient acteurs de leurs apprentissages,
- que ce devait être très difficile de se souvenir que pour le cours
d’anglais il faut marge à droite, de math marge à gauche, de français marge à
droite et souligner les titres en rouge, etc.
Ils devaient déjà trainer leurs sacs d’une salle, d’un couloir, d’un étage à
l’autre pour aller voir des profs différents. Alors se souvenir de détails
aussi insignifiants qu’injustifiés, je ne voyais pas pourquoi ?
D’accord, c’est reposant de savoir que le prof impose et que l’élève n’a pas
à réfléchir à ça. Mais l’Hist-Géo est une matière, pour moi, qui apprend à se
poser des questions, à former son sens critique. Autant commencer de suite, et
pas seulement pour la matière, mais pour tout. J’ai bien vu des élèves tout à
fait en accord, qui se sont sentis revivre à mes paroles.
De même, je n’ai jamais joué à celle qui sait tout. Quand je ne savais pas,
je le disais, je cherchais, je revenais avec une réponse, j’étais prête à la
confronter à celle de mes élèves. Je leur ai toujours dit que mon but dans la
vie était de m’améliorer.
J’ai vraiment aimé sentir mes élèves réactifs, commencer à réfléchir, se
poser des questions sur la société, le monde, leur vie, à travers le programme
(et ce que j’en faisais). Alors oui, le programme était une contrainte, et je
parvenais à l’utiliser pour faire réfléchir mes élèves. Mais j’aurais réussi
aussi sans programme. Il était une justification de ma présence avec eux.
Pour moi, en tant qu’enseignante, le programme a été un moyen de me re
approprier les méthodes, les notions, un moyen de les mettre en forme.
Pour les élèves c’était un passage obligé, mais un frein à leurs questions
nombreuses sur ce que le programme évoquait en eux, sur les liens qu’ils
faisaient entre mes cours et ce qu’ils apprenaient ailleurs.
Je préfère davantage être en marche, dehors, en véhicule roulant, pour
laisser la pensée se dérouler, les idées fuser, les questions se poser. A moi
ensuite de les ordonner, d’y répondre selon ce que je sais.
Après tout, ce que je sais vient, en partie, de mes études, mais surtout des
questions que je me suis posées, des liens que j’ai fait. Daniel Tammet, dans
Embrasser le ciel immense dit que son cerveau d’autiste asperger, comme le
notre, fait des liens, en permanence, et que ce sont ces différents niveaux de
connaissances qui fabriquent notre fond de savoir.
Et quand je vois comment réfléchit mon Lumineux de 6 ans 9 mois, je sais que
les liens ne se font pas linéairement, comme tout l’apprentissage scolaire
cherche à nous le faire croire.
Au contraire, selon Jeanne Siaud-Facchin,
et
Béatrice Millêtre, certaines personnes réfléchissent en faisceau, ne vont
pas d’un point A à un point B pour comprendre, mais ont besoin de plusieurs
pistes de réflexion concomitantes et simultanées pour qu’elles se nourrissent
les unes les autres. Pour moi c’est évident. Mais il m’a fallu tellement
d’années pour que j’en prenne conscience, que je me dise que ce n’était pas une
très grande faute mais un fonctionnement personnel efficace bien que
particulier ! Toute ma scolarité on m’a demandé de la rigueur, des plans
et de recracher des bribes de savoirs sans contexte. Essentiellement lors des
examens et concours, qui me mettaient en transe et ne m’ont jamais porté
chance.
Alors que j’avais besoin qu’on me dise comment faire pour organiser ce que
je savais, qu’on me montre concrètement pour que je me serve de cet exemple
comme tremplin….
Je prends plaisir aujourd’hui à me dire, devant une difficulté, que si ça
bloque il est urgent que j’aille faire autre chose, que j’y reviendrais après.
Et ça marche toujours.
Le système scolaire ne permet pas ce temps de latence, pour mieux revenir au
sujet. Il n’admet pas les particularités. Il demande de rentrer dans une case
dans l’ordre imposé. Et c’est dommage.
Ce n’est pas neuf comme idée. Beaucoup d’artistes, de gens en ruptures, ont
déjà pensé comme ça. Surréalistes compris.
Lire Nicolas Bouvier dans Le vide et le plein, p25 : « ils ont
fait des études et comme ils ont ensuite pris la peine de les oublier
entièrement, ce sont les gens dont il y a le plus à apprendre. Mais n’attendez
rien d’un étudiant, je le répète : rien de plus amidonné qu’un étudiant.
Leur maudit costume noir à boutons d’acier, ils sont tout entier
là-dedans ! »
Bon, c’est un peu décousu tout ça, mais ça montre que je réfléchis à ce
problème depuis très longtemps. Et que j’ai été très formatée à me mettre, à me
plier aux contingences, pendant longtemps.
J’ai l’impression de me déplier un peu.