Longtemps j'ai pensé que c'était LE spécialiste de mon intimité.
Même si j'étais déçue du peu de temps qu'il m'accordait, de la mécanique trop bien huilée qui me faisait poser les mêmes questions, écarter les jambes, attendre le résultat du frottis annuel ou tous les deux ans. Même si j'étais désolée de la réponse toujours médicale et peu satisfaisante en cas de mycose. Même si jamais elle ne m'a demandé si je souhaitais changer de contraception.
Pourtant, j'avais choisi ma gynécologue avec soin.
Vers 17 ans j'allais au Planning familial, parler, écouter, rencontrer parfois un gynéco pour tenter d'en rencontrer un sympa. Un jour je l'ai trouvée, suivie dans ses cabinets au fil des remplacements, puis dans son cabinet. Une complicité qui a perduré, au-delà des rendez-vous annuels, parce que je la rencontrais aussi lors de postes de secours, quand j'étais secouriste et qu'elle suivait ses enfants en compétition d'équitation.
M'enfin, je ne me posais pas de questions. En-dessous de ma ceinture, c'est à elle que je confiais mes soucis. Et j'en avais peu. J'avais bien observé que ma libido n'était pas bien haute à certains moments du cycle, que les tampons asséchaient mon vagin, et donc que c'était un peu difficile de faire l'amour après les règles, mais enfin, rien qui vaille la peine d'être expliqué, dans le très court laps de temps imparti à une consultation annuelle pour renouvellement de pilule.
Il faut dire aussi que j'avais entendu ma mère dire que la pilule était une chouette invention, alors je considérais simplement les autres moyens : condom, diaphragme et stérilet, comme d'un autre âge, pas dans le vent.
Et puis j'ai commencé ma vie sexuelle en 1981, alors qu'on ne parlait pas encore de SIDA, et je ne voyais pas pourquoi je m'embarrasserais de capotes.
De longues années à penser que les médecins, à plus forte raison les médecins spécialisés, étaient les seuls qui savaient ce qui se passait dans mon corps. Je leur confiais donc ma personne dans l'idée qu'ils lisaient dans mes entrailles à livre ouvert.
Quelle connerie !
Par ailleurs je réfléchissais à ma nourriture, je mangeais bio, beaucoup de fruits, de légumes et de céréales, très peu de viande, je n'utilisais plus de sucre ni de farines, ni d'huiles raffinées, je prenais peu de produits laitiers de vache, je circulais en vélo en ville, je faisais du sport.
Et pour ma santé je me soignais à l'homéopathie, exclusivement, depuis mes 18 ans.
Je veux dire par là que je menais déjà une réflexion, au-delà de la simple reproduction d'attitudes familiales ou environnementales, et j'étais bien dans mon corps.
J'avais encore du chemin à faire.
Il a fallu que j'atteigne l'âge canonique de 37 balais pour voir, enfin, une coupe menstruelle et me dire que c'était bien sûr, il me fallait cet ustensile pour remplacer mes tampons ! Achat différé parce que j'avais à ce moment-là, prévu d'avoir un enfant. Je me disais que j'attendrais le retour de couche pour essayer.
C'est là que j'ai dû voir un gynéco beaucoup trop souvent à mon goût, pour cause de PMA.
Ouvrir et écarter les jambes. Me faire sonder de l'intérieur. Photographier. Echographier par un type un peu ours, qui masquait sa timidité par des mouvements brusques bien que très sûrs techniquement, surtout pour des écho endo vaginales.... ça permet de s'armer et d'observer, avec détachement...
Savoir que mon matériel reproducteur, ainsi que celui de mon compagnon, allaient être extraits de leurs habitats natifs, pour procréer dans le labo du bout de la rue, avec l'aide de toute une équipe, avant de m'être réintroduits.... ça n'aide pas à continuer de trouver poétique l'acte d'amour. Et ça n'aide pas à continuer d'aimer écarter les jambes et les mettre dans les étriers.
Même si l'équipe est tout à fait humaine, à l'écoute, juste, et que j'ai confiance en elle.
Ça fait quand même cinq essais, donc cinq traitements avec piqûres à heures fixes, échographies endo vaginales à dates décidées par la nature, entrées en clinique avec anesthésie générale. Ça fait cinq attentes de réimplantation, dont une qui n'a pas eu lieu. Donc cinq espoirs dont quatre déçus.
Ça fait, enfin, une grossesse à 39 ans. Ouf !
Et donc, encore, un suivi médical mensuel. Pourquoi ? Parce que je n'ai pas posé la question de savoir si c'était vraiment nécessaire. Parce que je me sentais redevable envers ce médecin, et sa technique qui m'avait permis d'être enceinte. J'ai donc bénéficié d'une échographie mensuelle jusqu'à 4 mois de grossesse. D'un toucher vaginal. D'un « tout va bien, revenez le mois prochain ».
Alors même que j'avais demandé au départ de cette aventure s'il n'y avait pas un truc plus naturel qui existait ? Non. Avait été la réponse. Alors j'avais mis en oeuvre tout ce que je pouvais en terme de puissance de combat, pour parvenir à mener à bien mon projet d'enfant. La lionne en moi avait dit : puisque c'est comme ça, je vais demander un agrément pour l'adoption pendant les traitements, donc il va falloir aussi qu'on déménage (ça ne fait pas sérieux, un enfant dans un petit appartement), et puis je vais trouver du boulot. J'ai trouvé un boulot qui était à lui seul un défi. En même temps nous refaisions l'appartement.
Pas pour le fun, mais juste pour le papier. Nous avons attendu le dernier moment, et le jour où l'assistante sociale nous a téléphoné pour nous dire que notre dossier d'agrément passait en commission le mois suivant, nous sortions de la mairie où nous venions de choisir une date pour notre mariage. En fait, le contrat était simple : l'agrément devait être établi à un seul nom si nous n'étions pas mariés, et donc un seul d'entre nous serait le parent de l'enfant que l'on adopterait. Nous avons trouvé ça petit, bas, mesquin. Et nous nous sommes inclinés. Pour que nos deux noms soient apposés dans le document. Pourquoi je raconte ça ? Parce que la vie, le sexe, la gynécologie, sont très liés. Dans mon histoire. Et peut-être bien dans celle de nombreuses personnes. Surtout des femmes.
Bref. Je reviens à la grossesse. Aux contrôles mensuels par toucher vaginal.
Je n'ai rencontré la sage femme qu'à la fin. Mais c'était juste pour la préparation à l'accouchement.
Et j'avais encore l'impression que tout mon corps serait pris en charge par les médecins. Même si j'avais décidé que je ne voulais pas de péridurale, que mon accouchement serait naturel, sans épisiotomie ni rasage du pubis, que je ne voudrais pas de médicalisation. Tout cela était encore très intellectuel. Tant que je n'avais pas vécu réellement, dans mon corps, ce qu'était cet événement.
Je n'avais pas cherché d'autre endroit pour la naissance que la clinique qui m'avait suivie pour ma PMA. Toujours par fidélité, reconnaissance envers le service rendu.
J'ai réussi à faire la totalité du travail seule, tranquille, malgré la puissance des contractions qui me faisaient vomir, qui étaient dans les reins et m'entrainaient loin. Mais je l'ai déjà raconté.
Et j'ai dit aussi combien j'avais été dépossédée de l'expulsion. Maltraitée par la sage femme qui m'a appuyé sur le ventre. J'ai passé les premiers mois de ma vie de maman dans une fatigue extrême, due à l'anémie, et dans un désarroi terrible parce qu'il me manquait quelque chose, que ces deux femmes (la gynéco de garde et la sage femme) m'ont fait rater, par leur pratique protocolaire et déplaisante, anti physiologique, qui cherchait seulement une relation de pouvoir.
Je revois encore le visage de cette femme entre mes jambes écartées, ces mauvaises dent jaunâtres de fumeuse, et son sourire goguenard, bien qu'interloqué quand je lui ai dis qu'elle pouvait recoudre mon périnée sans anesthésie. J'étais habitée par la colère. Ce qui a provoqué une rétention de mon placenta. Et une révision utérine à cru. Rhhaaa !
Rageuse. Douloureuse. Perdue devant cet enfant interrogateur au regard si vif à son premier jour.
Et fâchée avec les gynécologues.