Je me souviens de Vent Vert de Balmain, que ma tante m'avait donné. Un fond
de flacon qui me transportait, me permettait d'imaginer un monde spécial. Juste
au moment où mon monde à moi s'échappait de la sauvagerie de l'enfance pour
entrer dans l'entre deux de l'adolescence, le non défini, l'étape transitoire
de transformation.
Ce n'était pas ma première expérience d'un parfum, parce que je sentais mon
père qui, après s'être rasé, toujours au rasoir mécanique et au blaireau, et
coupé la moustache certains jours, se tapait virilement les joues de ses mains
imprégnées d'eau de toilette. Cérémonie fascinante de l'enfance que
l'observation de ce rituel, les fesses en équilibre sur le rebord de la
baignoire, occasion de parler, d'échanger.
Entre les odeurs de foin coupé dans les granges, les maïs que j'allais
castrer dans les champs détrempés du Béarn toujours humide, je suis restée
encore longtemps dans les odeurs naturelles.
Mais je sentais sur les copines tous ces parfums de supermarché faits pour
les adolescents, ces senteurs acidulées et piquantes, légères et entêtantes,
que l'on retrouvait sur toutes les filles un peu modes dont les mères
travaillaient.
Je ne sais même pas si j'ai émis le désir d'avoir un tel parfum. Au lycée
peut-être. Mais je restais dans le naturel : pataugas, henné, encens et
patchouli
étaient ma marque de fabrique, tandis que je sillonnais le pays sur ma
mobylette, mon sac US en bandoulière.
Arrivée dans la grande ville pour mes études j'ai eu un passage bizarre,
j'ai voulu me fondre dans la masse et devenir aussi bourgeoise que les
autres... C'est ainsi que, contre nature, j'ai cédé aux sirènes du tailleur et
des talons, de la permanente et de Poison de Dior. Une bouffée de délire, un
peu méphistofélique et quand même enivrante. C'est à ce moment que j'ai
commencé de porter des lunettes. Apprivoiser ma myopie et les us et coutumes de
l'université. Se sentir bizarre et néanmoins reconnue parce qu'on change de
silhouette et de regard ?
Il m'a fallu du temps, mais je suis revenue à mon naturel. Sans parfum
cependant, car Poison devenait petit à petit une entité étrangère à moi. Alors
j'ai eu une période plus douce, où je sentais Eau d'Issey, d'Issey Miyake. Mais
il a vite fini par me sortir par le nez : tout le monde sentait
pareil ! Ce parfum avait la particularité d'avoir la même odeur sur une
rousse, une blonde ou une brune, et son sillage était toujours le même. Des
clones à l'infini. Bouarf !
Dans le même temps, j'aimais beaucoup sentir les garçons bruns qui se
parfumaient avec Fahrenheit. Je trouvais cette odeur puissante et veloutée,
très animale et attractive. Mais sur mon blond/roux Ricci Bambou était fleuri
et doux, plus facile à apprivoiser.
Cependant je restais quand même Patchouli et monoï l'été, en sortant de la
douche, à 2h du matin. Comme l'été où j'étais co-directrice de ce camp de
vacances. Comme toujours quand je campais. Du monoï en guise de crème sur le
visage, sur les mains, le corps, et comme parfum. C'était mon odeur d'été.
Le camping c'est une sensation et des odeurs mêlées qui sont en moi, depuis
l'enfance. La sensation de sentir le ciel au-dessus de moi, juste protégée par
une toile, ou même pas quand j'ai dormi dehors en Italie. Et les odeurs, les
bruits de la nature comme faisant partie de moi.

Jusqu'au jour où j'ai senti
Premier Figuier de l'Artisan Parfumeur. J'ai attendu longtemps et j'ai fini
par pouvoir me l'acheter, tant pis, c'est très cher, mais c'est tellement bon,
ça transporte tellement ! Comme un morceau d'enfance que l'on peut
retrouver à volonté ! Terriblement régressif, mais en même temps si fort
et riche, si évocateur !
C'est à ce moment que j'ai cherché, que je me suis documentée. Et j'ai
trouvé plus tard un autre parfum pour l'hiver. Je me souvenais des bouffées
profondes, de la chaleur dégagée par Poison, alors je voulais retrouver ces
sensations dans une odeur moins sophistiquée, plus proche de moi.
J'ai lu des descriptions, et j'ai choisi Féminité du bois
de Shiseido. Du cèdre, des fleurs puissantes, lourdes et sucrées, des replis
qui se forment et me prennent par surprise dans la journée.
Mais rapidement j'ai été enceinte et j'ai cessé de me parfumer. L'effet des
hormones était tel que je sentais tout très très fort et que mes parfums
m'incommodaient.
C'est là que je me suis rendue compte que toutes ces odeurs étaient
chimiques, nocives autant que les cosmétiques pour une future maman et le bébé
qu'elle fabriquait.
Prise de conscience.
Et retour au naturel après un passage sans aucun parfum.
C'est par les huiles essentielles que je retourne au parfum. Je les ai
utilisées pour me soigner, et maintenant je m'en fait, aussi , des parfums.
Aparté : tiens, c'est mon billet n°100 ! Qu'est-ce que ça file
vite !