J'aime ce visage qui est le mien. Marqué maintenant par l'âge, les cernes, les rides.
Nez busqué et toujours le premier vu par le soleil. Yeux gris verts un peu tristes mais si prompts à rire et sourire, à observer les humains qui m'entourent. Front large, haut et plat.
Lèvres fines et pâles, au sourire un peu de travers, un coin plus relevé que l'autre.
Pommettes hautes et joues un peu creuses, inégalement de chaque côté. Menton un peu plat, sur le même plan que le front, plat aussi, ce qui me fait un profil dont le nez seul ressort.
C'est surtout en mouvement que je me sens moi-même, que l'on peut sentir mes émotions.

Je ne pourrais pas dire, et je me demande, si, comme Carole, on peut connaître dans l'instant ce que je ressens.
Je l'ai vue hier et elle était vulnérable mais parlait de papiers concrets, professionnellement, et puis elle a su parler de mon mail, et immédiatement j'ai vu qu'elle était émue et touchée par mes phrases passées, qui faisaient encore de l'effet plusieurs jours après, à l'évocation. Son visage alors, si mobile, imperceptiblement, m'a montré combien elle était profondément émue, alors que ses mots étaient anodins parce qu'en public (enfin, je le pense).

Et j'ignore si mon visage peut divulguer ainsi mes émotions, sans que je n'en sache rien, ou si je parviens à les masquer.
D'ordinaire, les personnes que je cotoie ne se laissent aller que dans des moments de calme où elles ne pensent pas être vues.
C'est ainsi que j'ai pu prendre des photo de copains, totalement perdus dans leurs pensées.
Michel, qui m'apparaissait jusque là comme quelqu'un de vif et acéré, qui se cache derrière un humour caustique. Visage un peu verrouillé, jeune et interrogateur, un peu arriviste. Il me semblait qu'il montrait aux autres seulement une façade, pour garder à l'intérieur le reste...
Que j'ai vu dans le train montant à La Rhune, alors qu'il était retiré en lui-même. Ses yeux baissés, perdus et flottants, ses lèvres pleines entrouvertes qui catalysaient sa jeunesse et ses interrogations. Il était émouvant parce qu'il se sentait seul.

Je ne m'étonne pas, à prendre des photos de ce genre, à être réelle et authentique, à parler vrai – c'est à dire du plus profond de mon coeur – que les personnes ne me remercient pas de ces photos.
A peine me disent-elles, incidemment, du bout des lèvres, lorsqu'elles sont obligées de me parler, merci, j'ai reçu les photos, elles sont jolies. Je crois que c'est au-delà. Que mes photos ne sont pas seulement « jolies » qui a un côté un peu mièvre et superficiel. Mes portraits montrent un aspect de la personne qu'elles ne veulent pas souvent voir, qu'elles ne peuvent percevoir que de l'intérieur. Elles reçoivent les photos comme si j'avais pénétré dans leur âme, vu une partie de leur personnalité qu'elles n'osent montrer que dans certaines conditions très personnelles. Dans ces conditions je ne peux m'étonner de ne pas recevoir de nouvelles.
Les relations habituelles entre des personnes qui ne se connaissent pas beaucoup ne parlent pas d'intimité. Le visage que l'on montre n'est pas à nous mais il est changeant, il peut être ému ou émouvant, mais il ne reste pas. On ne sait pas ce que l'on a montré réellement, qui est mêlé à ce que l'on a dit.
Parfois je parviens à prendre en photo cette intimité que l'on pense très personnelle.
Et dans ce cas je sens un lien très fort et très particulier avec cette personne. Elle le sent aussi. Comment lui dire alors que je respecte éminemment ce moment et cet aspect que j'ai entraperçu ? Je m'en sens redevable. Il me manque les mots pour dire que je suis très émue aussi d'avoir capté ce moment.
Instant de grâce.....
De même, une personne extérieure, je veux dire une personne qui n'a pas vu et ressenti ce que j'ai capturé par mon objectif, peut être interloquée et peu réceptive à ce genre de portrait. Ne pas reconnaître, ou ne pas aimer cette image. Trop intériorisée ou trop inhabituelle de l'image habituellement donnée.
Les émotions capturées par l'objectif sont d'ordinaire celles que l'on veut bien montrer. Sauf dans le cas de musiciens ou chanteurs, d'acteurs ou de danseurs sur scène, de sportifs en plein effort.
C'est pour cela que j'aime faire des photos de scène. Je peux à ce moment voir les personnes dans leur entière humanité, dans la complicité qui les lie à leurs collègues. Je vois les liens se faire et se défaire entre les musiciens, je les entends et les sens entre le public et les artistes. C'est un moment de rare intensité dans lequel le son et le visuel entrent en communication étroite, le visuel traduisant ce que j'entends, mon point de vue entrant en résonnance avec les intéractions perçues par tous mes sens. Un courant d'émotions et d'ondes passe et s'imprime sur mes photos. Les artistes alors acceptent de donner à voir une image d'eux qui n'est pas celle qu'ils donnent à leur entourage habituellement. Ils sont mis à nu, émotions à fleur de peau et visibles par tous.






