Si à 23 ans je ressemblais tant à ma grand-mère Rose, que dire de mon visage à 47 ans ?
Je suis Lyjazz. Mon 2ème prénom est Rose, comme ma grand-mère. Je ne l’ai pas connue. Ma mère non plus (ou si peu).
Mais des amies de la famille, me voyant pour la première fois le jour des funérailles de mon grand-père, ont été abasourdies, tétanisées. Visage grimaçant et doigts se tordant, lorsqu’elles se sont retournées et m’ont vu les suivant jusque devant la tombe de Miguel.
De sa vie je ne sais pas grand-chose. Elle aimait lire et sortir, au théâtre, au cinéma, au spectacle. A Barcelone. C’était leur vie avant 1936. Leur première fille avait déjà été placée chez les grands-parents. Egalement à cause de la maladie cardiaque de Rose. Au moment de la guerre civile Miguel et sa femme ont été séparés. Rose était en France. Ils se sont retrouvés en 1940. Ont conçu un 2ème enfant. Ma mère est née en avril 1941. J’ai toujours entendu dire que la naissance de ce bébé lui fut fatal, selon le verdict des médecins. Rose est morte 2 ans après, le cœur enrobé de graisse.
Ce jour de funérailles j’ai plongé dans l’Histoire, voyant dans les yeux de ces dames la femme qu’elles avaient connue jadis (il y a 50 ans). De ce que renvoyaient leurs regards je superposais la vieille, unique et retouchée photo de Rose, à mon visage de 23 ans. Dans un vertige soudain je sentais ce pan entier de l’histoire familiale s’écrouler, parce que je n’avais pas posé assez de questions à cet homme qui était mort, que je n’avais plus de vestige familial espagnol à appréhender. Et dans le même temps je me sentais investie de l’image de cette femme que je n’avais pas connue, qui vivait encore en moi. La spirale me faisait tituber, là, sur ce gravier entre 2 tombes, me renvoyait à ce que je n’avais pas pu voir ni entendre, dans l’espace et dans le temps.
Mon visage de 47 ans est-il toujours celui qui ressemble à Rose à la fin de sa vie ? Est-ce que je me rapproche encore davantage de cette femme qui fut ma grand-mère ?
(Ma tante et ma mère sont incapables de me le dire puisqu’elles ne gardent plus de souvenirs de celle qui fut leur mère. Et les regards extérieurs des dames amies se sont éteints. )


