Mon bébé doit naître début août.
Cependant vers la fin du mois de juillet je sens des signes avant
coureurs.....
Cela fait plusieurs jours que je sens une pression dans le rectum, et j’ai
des hémorroïdes. Je sens ce bébé très bas, comme posé sur mes cuisses quand je
m’assieds. J’ai aussi des pertes quotidiennes depuis un bon mois. Et j’ai eu
dans les dernières semaines des élancements dans le bassin qui me provoquaient
des faiblesses dans les jambes (comme lorsqu’on subit une
« béquille ») ou des crampes des hanches. Cela travaille. Mon ventre
me semble tellement bas le 26 que je dois écarter les jambes quand je
m’assieds, et que j’ai mal aux ischions sur une chaise dure.
Je note d’autres signes, enregistrés sur le moment. La chatte est inquiète,
vient se faire câliner très souvent, me lâche peu. Mais je n’ai pas envie de
ranger ou nettoyer tout : seulement envie de lire des témoignages, des
récits de naissance.
Depuis le début je suis en dehors du circuit médical. Le gynéco,
mathématiquement, a dit qu’il arriverait le 8 août, et pour moi je sais que ce
sera avant. Comme en plus mon « grand » de 18 mois est fatigant et
qu’il demande à être porté souvent….
Le 26, donc, nous savourons le premier jour de vacances d’Humain. :
elles dureront jusqu’à fin août. Je me sens bien, nous pouvons accueillir ce
bébé. Encore une fois j’oublie d’aller faire mes dernières analyses de sang,
demandées la semaine dernière par la gynéco. Nous allons à la bibliothèque
prendre livres, CD, DVD pour tous les 3. Puis dans un supermarché faire
quelques courses et les dernières soldes : des pyjamas de bébé, des
vêtements pour le grand… ouf, on rentre, j’en avais marre ! Le soir, je me
mets devant l’ordinateur pour lire encore des récits de naissance, j’ai mal aux
fesses sur la chaise dure, c’est inhabituel, j’ai les jambes écartées pour
laisser la place à mon ventre. Vers 1h mon compagnon me dit « il faut
aller se coucher, tu es fatiguée ! » oui, oui ! j’y
vais : c’est vrai que je suis fatiguée, mais en même temps exaltée par ces
récits, et sereine.
Et puis vers 7h je suis réveillée par quelque chose, il me semble que ça
pourrait être une contraction. Je ne sais pas bien, c’est diffus, calme et
puissant à la fois. Je me lève et savoure seule ce moment, comme le matin où
j’ai fait le test de grossesse. Je vais aux toilettes et j’ai un peu de
diarrhée : très inhabituel, comme si mon corps se vidait avant le grand
travail. Comme avant d’aller passer un examen. Je note dans un coin de ma
tête : c’est donc bien ça, c’est le début. En passant devant le grand
miroir du couloir je vois mon ventre et je me prends en photo, de profil, pour
me souvenir de l’aspect de ma silhouette. Je vaque à quelques occupations,
savourant toujours ma solitude. Je me demande si je ne vais pas m’installer
dans le hamac avec un bouquin, mais mes 2 hommes se lèvent ensemble, et la
journée commence. Habillage, babillage, petit déjeuner en route. On se met à
table, tous les 3, et, oui, ça a bien commencé : ma respiration est coupée
entre deux bouchées de pain. Humain se rend compte au bout d’un moment que ma
façon de manger n’est pas normale, que je me tortille un peu sur ma chaise.
« Oui, ça a commencé ! »
Pour autant on ne va pas contrarier trop les plans de la journée. Nous
devons aller au marché. Je m’active à faire des lessives : les pyjamas de
bébé achetés hier soir. Je range, je commence à réfléchir à ce qui manque dans
ma valise. Mon petit m’observe, et je ne me pose pas. Mais je prends chaque
contraction en me penchant en avant, ou m’appuyant sur un mur.
Pas de marché pour moi : je pense que ce ne sera pas agréable. Humain y
va seul, rapidement, avant d’aller à son rendez vous chez l’ophtalmo : on
ne peut pas rater ça, il a besoin de lunettes et ça fait 3 mois qu’il
attend.
Je reste avec mon petit, qui veut que je lui mette un DVD, puis veut que je
lise un livre avec lui. Impossible de m’asseoir sur le futon : les fesses
à peine posées je bondis en l’air, position trop difficile à tenir !
Devant son regard interrogatif j’explique à Lumineux que le bébé qui est dans
mon ventre va arriver aujourd’hui et que c’est pour ça que je fais ces
mouvements, parce que c’est difficile ce passage. Je lui dis aussi que la
journée va être spéciale, que mamie va venir s’occuper de lui parce que je vais
partir avec papa pour que le bébé naisse à la clinique.
Je continue : étendre la lessive, réfléchir, aller d’un endroit à
l’autre. J’oublie souvent pourquoi je suis venue dans une pièce. Je suis prise
d’une sorte de frénésie, rythmée par les contractions qui deviennent plus
intenses et douloureuses. Je n’ai même pas l’idée de les chronométrer : je
sais qu’elles sont régulières et que je vais accoucher aujourd’hui.
Vers 11h j’appelle chez mes parents : mon frère me répond (il a un bébé
de 2 mois bientôt), me dit que si j’ai besoin il peut venir m’amener à la
clinique (à 40 mn). Mais non : ce n’est pas ça, j’ai juste besoin que
quelqu’un vienne s’occuper de mon « grand » de 18 mois ! Il
n’avait pas compris. J’ai conscience d’être dans ma bulle, et je n’ai pas dû
expliquer correctement ce que je voulais. Ma mère vient de rentrer, dit qu’elle
arrive chez moi de suite. Je réponds qu’il n’y a pas le feu, qu’Humain n’est
pas rentré de chez l’ophtalmo, qu’il faut s’occuper de Lumineux. Tout est donc
officiel : ça y est, j’ai annoncé que le bébé allait arriver et j’organise
l’intendance. Peu à peu, l’idée que je pouvais encore donner naissance chez moi
me quitte.
Ma mère arrive. Humain rentre : il a aussi les flacons et l’alcool pour
l’isothérapie placentaire, comme je lui avais demandé. Je m’en occupe et dose
mon mélange d’eau et d’alcool, en relisant 15 fois le mode d’emploi. Il m’est
de plus en plus difficile de me concentrer. Et en même temps je suis connectée
avec tout l’univers. Très étrange sensation.
Tous mes déplacements sont ponctués de brusques plongées du torse vers
l’avant, de torsion du bassin, de mouvements de jambes vers la gauche ou
d’accroupissement. Je souffle. Je suis au-dedans de moi.
Ma mère me dit qu’elle va amener Lumineux chez elle : on prépare son
sac. Il est très sérieux, concentré, il observe tout et il est très
courageux : je vois qu’il sait que je vais partir, il n’est pas inquiet,
mais commence à s’armer de courage pour vivre la journée sans moi. J’ai
l’impression de lui dire au revoir de façon trop lointaine, prise par
l’excitation de ma mère et d’Humain. Ils descendent les sacs, Humain va
installer le siège auto. Lumineux est un peu déconfit de voir que son père non
plus ne vient pas.
Donc je finis de préparer ma valise, je pense à m’habiller pour sortir (je
suis en djellaba). Je mets mon pantalon de grossesse pour la dernière fois.
C’est là que je me dis que, bon, je ne vais pas accoucher chez moi, tant pis.
Mais comment vais-je pouvoir m’installer dans la voiture ?
On sort. Contraction dans le parking. Puis je m’installe en voiture. Humain
est anxieux, conduit un peu brusquement. Nous avons 40 mn de route. A chaque
contraction je m’étire en m’accrochant au dossier, au plafond. Il me demande ce
qu’il peut faire ! ? « te concentrer sur la conduite, c’est
tout ! » Il y a beaucoup de tournants dans la région.
Arrivée à la maternité. Contractions sur le parking. La sage femme (SF)
semble sympa, accueillante. Je lui dis que c’est le bon jour. Je suis la seule
maman. Elle m’explique ce qu’elle veut faire, calmement, attend de capter mon
regard, de voir que j’ai compris. Je sais que personne ne va me forcer à subir
des actes médicaux ici, mais j’explique comment s’est passé mon premier
accouchement, et donc ce que je ne veux pas revivre. La SF veut un monitoring
d’environ ½ h pour vérification, et ce sera tout. Donc elle m’installe et me
met la sangle, rempli mon dossier, me dit qu’il faut faire la prise de
sang : on la fait, ok. Puis elle demande si elle peut m’examiner :
bon. Je suis à 5. Je suis un peu déçue. Mais contente de ce travail. Tout cela
a été vite fait. A ma demande on me dit que le gynéco présent est la dame que
j’ai vue une seule fois, la semaine précédente. C’était juste pour information.
Je crois qu’il est environ 14h.
Je passe ensuite dans la salle, un peu exaltée, contente d’y être. J’enlève
ma montre, prête à plonger, je finis de me déshabiller : ici pas de blouse
hideuse, je suis nue et personne ne semble y faire attention. Il fait très
chaud : je veux essayer la baignoire. Pendant qu’elle se remplit je
m’installe sur le ballon. Mais je suis un peu gênée par mon ventre très bas,
mes mouvements de bassin sont très courts. J’ai l’impression d’être installée
un peu comme sur un tabouret très moelleux. Les contractions sont douloureuses,
et à chaque fois je pars vers l’intérieur de moi, sans visualiser quoi que ce
soit de précis. J’ai les yeux fermés aussi, sauf lorsqu’on me parle : je
réponds en regardant la personne.
Dans la pièce il y a Claire, la SF, une élève infirmière, et une
puéricultrice qui passe parfois. Et bien sûr Humain. Il me masse les reins avec
un mélange d’huiles essentielles, il me prépare mes gouttes homéopathiques à
prendre à chaque contraction dans un peu d’eau. Au moins ça me permet d’être
hydratée. Parfois je lui demande aussi de prendre mon bras pour m’étirer :
j’ai besoin d’un mouvement vers l’arrière et le haut parce que mon bassin
travaille et j’ai une sensation d’écartèlement.
La baignoire est pleine. J’ai du mal à me mouvoir : il faut que je
réfléchisse, que je prenne mon élan en quelque sorte avant de me déplacer sur
mes jambes, j’ai l’impression qu’elles peuvent me lâcher. J’y vais lentement, à
l’allure de l’escargot qui aurait sa maison sur le ventre.
Hum !!! C’est bon cette eau chaude. Et j’ai la sensation que les
contractions s’espacent un peu, sont plus calmes. Toujours houleuses, toujours
ces rouleaux qui m’entraînent vers le fond, mais plus en surface quand même. Je
suis étalée de tout mon long, la baignoire a juste ma taille, ma nuque est
posée au bord et mes orteils touchent le fond. J’entends, comme si j’étais sous
l’eau, la SF et l’élève infirmière qui discutent avec Humain. Parfois je
participe à la conversation. Les mots, les noms m’échappent. Puis j’entre en
moi-même pendant la contraction suivante, et je laisse une partie de mon
cerveau se déconnecter. Ensuite le mot revient et je peux le dire, à la
surprise de la SF.
Question bruitage : je suis plutôt expansive et il faut que je
m’exprime. J’ai commencé de gémir dans la voiture. Continué plus fort sur le
ballon. Dans la baignoire je commence les cris. Personne ne semble
effrayé : dans cette maternité on considère que c’est normal (pour le
premier, ce qui était normal c’était de se taire puisque la majorité des femmes
étaient sous péridurale). Je peux donc réagir à ma guise et cela fait du
bien.
A un moment, la SF me suggère de souffler pendant la contraction (parce que
j’ai tendance à respirer trop superficiellement, je m’en rends compte). Un
conseil que je mets en pratique, et qui est efficace. La gynéco est passée dire
bonjour. Je suis bien, nue, et tous ces gens amicaux autour de moi sont
néanmoins habillés : la SF et la puéricultrice en rose, l’élève infirmière
en blanc, la gynéco en vert, Humain en rouge. Tous autour de moi comme s’ils
veillaient au bien être de la reine des abeilles…
A un moment j’en ai un peu assez de l’eau, j’en sors pour aller uriner. J’ai
froid hors de l’eau, on me couvre d’un peignoir. Je me sens faible soudain.
Retour très lent sur le ballon. La SF devant avec son monitoring portatif, qui
l’applique ponctuellement, toujours en prévenant, et qui dit toujours que le
bébé va bien. Humain derrière, qui me masse, m’étire, me donne à boire. Tout
semble ralenti, à cause de la pesanteur que je ressens davantage hors de l’eau.
Sauf la douleur, qui est plus forte et me broie l’intérieur du bassin. Quand
elle arrive je suis entièrement dedans, mais c’est un maëlstrom : des
vagues gigantesques sans ordre aucun qui me plient et me tordent. Je me laisse
aller à l’intérieur, chavirée, les yeux clos, entièrement dans ce travail et
connectée quand même, sensible à l’extérieur et au monde. Celui-ci n’est pas
important pour moi en ce moment mais je sais que j’en fais partie.
Je vie entièrement les phrases de René Char : « Enfonce toi
dans l’inconnu qui creuse, oblige toi à tournoyer ».
Humain dira qu’il avait l’impression que je traversais le Cap Horn.
Je passe un moment sur le lit bas. Et là, je suis rattrapée par la pesanteur
et je reste prostrée, sans mouvement, passive à chaque contraction que je
subis. La SF veut m’examiner depuis un moment, elle m’a prévenue. Je suis enfin
d’accord : je suis à peine à 8, il y a une bande de col, elle pense qu’il
faut percer la poche des eaux pour accélérer le travail parce que je suis
fatiguée. Je ne veux pas. Mais je suis incapable de bouger pour autant. Je
prends lentement mon élan à l’intérieur, mais je ne sais plus. Je suis
effectivement fatiguée, en hypoglycémie, je n’ai rien pris depuis le matin.
La puéricultrice a mis de la musique : Vangelis ! Comme quand nous
étions jeunes ! mais c’est tellement hors d’âge et familier à la
fois….
En même temps il y a du mouvement : les femmes entrent et sortent de la
pièce. Je vois venir la gynéco qui me répète qu’en perçant ça ira plus vite.
Sans pression. J’ai le temps de décider. On me laisse libre.
Pendant ce temps la baignoire a été vidée, puis remplie d’eau bien chaude.
Je décide d’y retourner. Et là je suis d’accord pour qu’on perce, ce qu’elle
fait. Je ne sens rien, aucun changement. Les contractions sont plus espacées,
plus intenses et douloureuses que jamais, mais je pense que le bébé me ménage,
me laisse le temps de récupérer entre deux, et je l’en remercie
intérieurement.
Je m’aperçois que la gynéco est au bord de la baignoire elle aussi, sur son
petit tabouret. Je ne l’ai pas vue arriver. Soudain la SF me dit de pousser sur
la suivante, en restant sur le dos ou en changeant de position, comme je veux.
Je ne sens pas ce besoin, mais bon… Je suis sur le dos, je pousse, mais ce
n’est pas suffisant. Elle me dit de sentir avec mes mains : la tête est
là, ne demande qu’à sortir. Je demande de quelle couleur sont les
cheveux : plutôt noirs. Comme je l’avais vu en rêve….
Je sais que sur le dos je ne parviens pas à pousser : pour le premier
c’est l’expérience que j’ai eu. Je leur dis donc que je vais changer de
position, me mettre sur le côté gauche. Je cale ma tête et mon épaule contre la
baignoire, Humain me prend le bras, la puéricultrice la jambe droite pour la
tenir en l’air, et j’appuie le pied gauche au fond. Et là, je pousse une fois,
longuement…. Et il sort !
Il est plutôt violet, mais à peine dans mes bras commence à devenir rose.
Humain me dira plus tard qu’il avait le cordon autour du cou. Il est 17h55.
Le cordon est court, je reste pliée vers lui, je le porte en faisant
attention de le laisser au chaud dans l’eau, mais la tête dehors. Mon petit
gars brun au teint mat, exactement le contraire de son grand frère blond au
teint très pâle. Un petit Solaire.
Voilà, c’est fini, il est là et je ne le quitte pas des yeux. Très sereine,
apaisée, fière et exaltée. On est bien dans l’eau, mais je sais qu’il va
falloir en sortir pour la délivrance. Alors Humain coupe le cordon, je laisse
Solaire à son père et je fais les quelques pas, légers, qui me séparent de la
table. Elle est en position semi assise. Dès que je suis installée je récupère
Solaire, on nous couvre. Le placenta sort très vite, sans problème.
J’appréhendais un peu cette étape, car j’avais eu une révision utérine à vif
pour la naissance de Lumineux. Mais cette fois on m’a laissée tranquille, le
climat était psychologiquement serein, et l’ambiance calme : c’est ce
respect qui permet à mon corps de bien fonctionner. Et je le dis à la SF, la
remerciant de son attitude et de sa valeur humaine.
La gynéco me fait les quelques points nécessaires, après une légère
anesthésie locale. Une chose douloureuse : on m’appuie sur le ventre pour
faire sortir les caillots. J’ai lu depuis que c’était inutile et dangereux
puisque ça favorisait les descentes d’organes. Heureusement que la SF n’insiste
pas, car je suis prête à la repousser. Elle me fait une injection de
syntocinon, je ne sais plus pour quelle raison, après explication. Mais je suis
toute à mon petit, essayant de lui donner ma chaleur et mon sein.
Il le trouve 40 mn après sa naissance et tète très longtemps. Nous sommes
tranquilles : l’équipe est allée s’occuper des autres mamans, nous pouvons
savourer ces moments dans l’intimité, se remémorer les différentes étapes,
admirer ce bébé.
Il a juste été pesé avant qu’on m’amène dans la chambre. Pas
d’intubation : j’ai refusé, il avait tété et se portait bien. Rien
d’autre. On l’a juste habillé. Dans cette maternité on mesure les bébés 3 jours
après. Avant que je parte.