L’un est devenu grand.
L’autre est entravé dans sa course derrière son frère, parce qu’il est né 18
mois plus tard.
Lumineux a décidé de partir en camp de vacances (thème Education et Environnement)
pendant une semaine. A ma surprise et mon admiration. Parce qu’il faut dire
qu’il y a quelques mois il n’envisageait pas de dormir seul une nuit chez un
copain. Alors quand je lui ai parlé de cette semaine en gite à la montagne, je
n’attendais rien de sa part. Et lui m’a dit « ça m’intéresse ! Je
veux y aller ! ».
J’ai laissé mûrir la décision et vu qu’elle était ferme et joyeuse, fière et
calme. Il a été capable de me dire qu’il avait très envie de le faire mais que
j’allais lui manquer. Il a pris son compte de câlins pendant une dizaine de
jours avant la date, il a raconté qu’il allait partir, il a bien regardé
comment je remplissais le sac et décidé de ce qu’il emportait, il s’est levé ce
matin prêt à s’habiller pour ne pas être en retard, il a parlé pendant toute la
route, il n’a pas mangé et très peu bu, il a demandé « quand est-ce qu’on
arrive ? » et je crois qu’il était heureux que je l’accompagne, avec son
frère, son papy et sa mamie.
Parce que, sans voiture, j’ai fait appel à mes parents pour le voyage.
Il n’a que 7 ans, c’est son premier séjour long hors de la maison, je
pensais qu’il serait bon que je sois avec lui jusqu’à son lieu d’hébergement,
que je vois moi aussi sa chambre et que j’y porte son sac. Ce que j’ai
fait.
Il est le plus jeune et sera vraisemblablement la mascotte du groupe des
7-11. Et le plus bavard sans doute.

Pendant que je remplissais un papier dans la salle commune il était autour
du feu en train de siroter son jus d’orange, son frère à ses côtés, envieux et
déçu de ne pas rester, lorsque j’ai vu arriver deux jeunes garçons que je
connais. E. 13 ans, avec lequel je participe à l’atelier d’écriture. M. 10 ans,
dont la mère est une amie. Ils sont venus m’embrasser et j’ai pu ainsi montrer
à mon Lumineux que je connaissais ces garçons plus grands que lui. En quelques
sortes le confier à ces grands.
Et puis nous sommes partis après un dernier câlin, laissant le groupe à sa
vie.
Avec le second, mon Solaire déçu, mes parents ont proposé un repas en
Espagne, dans une venta.
Pour ce gourmand c’était une motivation intéressante. Et il en a profité.
Cabotin, rentre dedans, mon cadet est là, pleinement là, il prend sa place.
Doux et calme, il est toutefois capable de taper, fort, si sa volonté n’est pas
exaucée. Du genre « je veux une crêpe au chocolat, maintenant. »
Moi : « non » Lui : « si, j’en veux une ! Il n’y
a pas de non ! » tout en me donnant coups de poings et coups de pieds.
Physiquement présent, sûr de lui. Un peu de mal avec les décisions qui ne lui
plaisent pas. Y compris lorsqu’elles sont argumentées, explicitées, et qu’il
sait que (par exemple) ladite crêpe au chocolat va lui faire mal au ventre pour
cause de sucre blanc et additifs.
Alors je vais au charbon. Je donne de ma personne. Je me bats physiquement.
Il ne fait pas encore mon poids, même s’il fait le sien (du lourd). Il se
heurte à un os. Il a besoin de confrontation physique pour garder sa place de
petit garçon. C’est souvent quand il est fatigué, en fin de journée, qu’il a ce
comportement. Parfois il faut qu’il aille jusqu’au bout pour pouvoir pleurer,
crier, laisser sortir ce qui coince. Ensuite je peux lui dire « alors, ta
journée a été dure ? » et il raconte, il se libère. Avant de passer à
autre chose, calmé. Parfois non. Mais il a alors besoin de dormir.
Il est facile à comprendre dans ses comportements. Depuis sa naissance.
C’était impressionnant par rapport à son frère, complexe et tourmenté. Avec
Solaire tout était simple. Pas parce qu’il était le second et que j’avais déjà
mes galons de « maman ». Non. Parce qu’il montrait ce qu’il voulait, qu’il
montrait ce qu’il ne voulait plus, tranquillement, simplement, avec évidence.
Et qu’il avait (a toujours) des moments de calme et de contemplation (alors que
son frère est toujours à fond, avec mille idées à la minute, et parle et bouge
sans arrêt).

D’ailleurs, Solaire a eu du mal à faire sa place verbale dans la maison. Il
a fallu de ma part une prise de conscience de cet état de fait : Lumineux
parle comme un livre, explique tout, se parle dans sa tête, a un esprit en
étoile et fait des liens qui semblent lointains pour l’observateur qui n’a pas
le contexte de ses intérêts multiples ; il coupe la parole parce qu’il a
peur que ses idées s’échappent, il prend toute la place verbale possible. En
bref il peut être saoûlant, parce que ça ne s’arrête jamais. Mais cette
logorrhée est au service de leurs jeux, de leurs délires de frères, de leurs
batailles et de leurs complicités. C’est ainsi que Solaire a développé sa
tactique favorite : si tu n’es pas d’accord avec moi je te mets un pain,
et ensuite on voit…
Donc j’ai commencé par écouter davantage mon cadet, lui donner de la place
dans les discussions, montrer à tous que même si on le comprenait à demi mot il
fallait lui donner le temps de dire ses mots.
Maintenant il a appris à dire « mais laisses moi finir ! ne me
coupes pas la parole ! » à son frère.
Et aujourd’hui, alors qu’il était seul enfant à table au restau, mon père
faisait la réflexion qu’il parlait mieux, qu’il s’exprimait davantage.
Alors voilà : cette semaine nous allons vivre une configuration
inédite, avec un ainé qui fait sa vie sans ses parents et son frère, et un
cadet seul avec ses parents.
Et c’est ainsi que mes garçons grandissent.