Comment raconter cette histoire dans l'histoire ?
Roberto, mon oncle, était un intellectuel, un homme qui avait tout misé sur
son cerveau et qui en vivait. Il avait créé une fondation au sujet de
recherches obscures qui n'intéressaient qu'un nombre très restreint de
personnes dans le monde. Et même s'il en vivait bien et que son sujet de
réflexion et son gagne pain le maintenaient toujours en alerte, il en avait
assez de ne pas parvenir à expliquer à tous les citoyens lambdas qui le
croisaient, en quoi consistaient ses fameuses recherches. Un jour, alors qu'il
avait déjà plus de 40 ans, il a donc tout laissé tomber.
Pour devenir mécanicien auto. Une passion qui le tenait depuis son
adolescence.
Finis les symposiums et les conférences, les propos obscurs et les termes
abscons.
Il a mis les mains dans le cambouis et s'est appliqué à organiser ses
explications et recherches au sujet des moteurs, comme il le faisait auparavant
à ses confrères intellectuels, cette fois à ses clients en panne.
Il a troqué le costume gris et chemise claire pour le bleu de travail.
Et il est parti sur la route sixty six, à la recherche de vieilles bagnoles
et de moteurs mécaniques sans technologie électronique.
Oui, je sais, pour l'instant il n'y a qu'une histoire et seulement
Roberto.....
C'est que mon oncle est complexe : il s'est fait une réputation de
mécanicien de vieux moteurs, en se déplaçant à la demande dans les 100 km aux
alentours. Interventions rapides, recherches sur les pièces, faisaient son fond
de commerce. C'est ainsi qu'il a fait connaissance un jour de cet homme hirsute
et particulier, qui voulait se faire payer une réparation en photographies.
Tichy
était un mécanicien aussi, dans son genre. Et leurs deux philosophies se
rejoignaient.
L'un était un marcheur sous les étoiles, privilégiant les rencontres orales
et verbales et réparant les moyens de transport. L'autre était un marcheur de
la foule, privilégiant les rencontres visuelles un peu distantes. A cause de la
pudeur.
Tichy se fabriquait ses propres appareils photos, avec du matériel de
récupération. Et il exposait ses sténopés lui-même.
Tantôt il prenait pour modèles des femmes aux culs ronds. Dans des lieux
assez déserts. Toujours en noir et blanc à l'aspect un peu crasseux,
approximatif, un peu surexposé, à l'allure de vieux clichés. De la photographie
brute, en somme.

Tantôt il photographiait les pieds, très souvent nus, qui lui rappelaient le
chemin de ses parents pour arriver en France, depuis son lointain pays
d'origine.
L'arpenteur magnifique et prosaïque paya donc un jour Roberto, mon oncle, en
photographies.

Et c'est ainsi que celle-ci est arrivée en ma possession.
Enfant je m'imaginais que cette femme venait elle aussi de parcourir un long
chemin pour rejoindre ses enfants, ou alors pour les sauver.
Parfois je pensais qu'elle avait marché des journées entières dans la
montagne avant d'arriver à cet endroit, ce havre de paix, au bord d'un lac.
Elle y avait trouvé une chaise longue au coussin rayé, comme ceux d'un bateau,
et déposé là son foulard coloré. Sur la photo originale il était aussi en noir
et blanc. Et ce n'est que récemment, grâce aux moyens modernes de traitement,
que j'ai fait une version avec un foulard coloré.
Cette image me parle toujours d'une femme, que j'imagine comme ma
grand-mère, fourbue d'avoir tant marché, et qui prend un repos mérité.
Elle exerçait aussi une fascination sur Roberto, mon oncle devenu
mécanicien, qui croyait reconnaître ici le pied d'une de ses nombreuses
maîtresses.
Et c'est sur ses instructions que j'ai redonné de la couleur aux
tissus....
ooo
Ce texte est ma participation au diptyque, 5ème saison, 5ème production,
organisé par
Akynou. Je vous engage à aller lire les textes et voir les
photos des autres participants, y compris les séries précédentes.
Note 1 : la première photo est effectivement de Miroslav Tichy. Celle du
pied est d'Akynou. La semaine dernière une amie m'a parlé de Tichy.
Note 2 : le personnage de Roberto m'a été inspiré par cette chronique
entendue sur France Inter mardi 1er juin, au sujet de ce livre Eloge du
carburateur : essai sur le sens et la valeur du travail, de Mattew B.
Crawford