Sur l'injonction de mon amie Aigue marine (l'amie A déjà citée), j'ai vu le
film Into the
wild.
Et voilà ce que le film m'a évoqué. Avec tout le recul que je peux
avoir : longtemps j'étais assidue au ciné Art et Essais de ma ville, mais
depuis 5 ans je suis coupée totalement de tout ce monde. Au début j'en ai été
peinée, comme si l'on m'avait amputée d'une partie de ma vie culturelle et de
mon équilibre. Et puis la venue de mon 2nd garçon m'a forcée à me concentrer
sur ce qui était bien l'essentiel, à ce moment-là de ma vie : mes enfants
petits, ma vie de mammifère (si si, un retour à l'animalité et un recul de ma
cérébralité, il faudra que je développe un jour). Je me dis que tout ça a fait
partie de moi et qu'il en reste quelque chose que je transmettrais.
Toute cette introduction pour expliquer que mon état d'esprit n'est pas du
tout dans une mouvance d'obédience à un quelconque effet de mode ou un
engouement né de discussions d'un groupe quelconque.
Pour en revenir à ce film.
Ma réaction "à chaud". Le lendemain, parce qu'il avait l'air d'être
important pour Aigue marine. Beau film. Juste un peu trop américain, c'est à
dire propre et lisse, à mon goût. Alex n'a pas une seule égratignure, ne saigne
jamais, même d'une éraflure, et arbore ses joues lisses d'américain bien nourri
même quand il est amoché. Ce n'est pas très crédible.
Au-delà de ça, il y a quelque chose que je n'arrive pas à déterminer, qui
m'empêche d'entrer entièrement dedans.
C'est beau, c'est bien fait, le parti pris de la voix off de sa soeur et de
la musique peut (pourrait) le placer hors du temps. Sauf qu'il est en guerre
contre les portables et autres possessions matérielles de son temps. C'est
juste évoqué, la tentative de ne pas le placer dans une époque particulière,
l'évitement de tout produit "année 2000" est flagrant. Evocation sympa des
hippies, sans jugement il me semble. Mais pour un jeune homme instruit, qui a
lu Thoreau, qui est en rébellion contre ses parents, il met très longtemps à
atteindre sa conclusion. Il semble par certains côtés être en rébellion contre
les gens aussi, mais il a une attitude de profonde humanité et curiosité
attentive et sincère envers les personnes qu'il rencontre. Surtout envers Ron
Frantz, le papy de la fin.
Bon, j'ai bien aimé cependant. Je peux comprendre ce que tu y voies, par
rapport à ta vie, ta fuite, ta recherche d'un lieu de vie.
Simplement c'est juste un témoignage pour moi, qui vient en plus de ceux que
je connais déjà sur ce thème. Un peu comme un film/livre de voyage, en
compagnie d'un jeune homme en devenir, et qui ne deviendra pas adulte. Je ne
peux m'empêcher de te donner mes références à ce sujet, d'abord des personnes
proches.
J'ai vu mon frère partir, à peu près au même âge (ils ont 1 an de
différence), vers des pays lointains, longtemps : première mission en
Thaïlande dans les forêts et la jungle pendant 8 mois, à une période où
internet n'existait pas encore et où on communiquait par lettres "par avion".
Il en est revenu changé, le visage et le corps modelés par cette expérience
(Alex/Chris est toujours le même dans le film, comme si jusqu'au bout sa
réflexion ne pouvait se voir dans son corps, je guettais des changements et il
n'y en avait pas). Et moralement : il savait qu'il aimait ses parents et
qu'il fallait le dire (et il l'a fait, même si maladroitement après cette
première mission) mais il était très conscient du fait que personne ne pouvait
comprendre la teneur de cette expérience, sauf les personnes qui l'avaient
vécue (je veux parler des expat, des personnels de mission humanitaire
surtout). Ce que je veux dire c'est qu'Alex est toujours dans la négation, le
rejet, le refus de la façon de vivre de ses parents. Il met très longtemps à
atteindre cette distance et cette acceptation. Peut-être parce qu'il est trop
idéaliste ? Pas assez confronté encore à la pauvreté des autres ? A
la vraie vie qui est un lien, qu'il rejette toujours cette transmission de ses
parents ?
En septembre j'ai aussi vu Rémi, le neveu d'Humain,25 ans, parti depuis 3
ans en Amérique du Sud (il ne connaissait pas Solaire). Il a bien mûri aussi.
Il a un rapport à la famille différent :il a fait un quasi tour de France pour
voir tout le monde ( ses amis, sa famille) avant de repartir en Guyane. J'ai
parlé à ses parents, très voyageurs aussi, curieux et impressionnés de voir son
parcours, attendris aussi de son amour, de ce qu'il peut leur dire de sa vie
"c'est grâce à vous que j'ai envie de partir, c'est parce que vous m'avez fait
comme ça". ça c'est pour les personnes réelles, que j'ai vues.
Il y a aussi les livres d'un écrivain voyageur très cher à mon coeur :
Ella
Maillart , qui répondait à des jeunes hommes (Nicolas Bouvier, autre
écrivain voyageur suisse, et son ami dessinateur Thierry Vernet,) venus la voir
pour des renseignements au sujet de la route de la soie jusqu'en Afghanistan
" Partout où des hommes vivent, un voyageur peut vivre aussi", lui
avait-elle répondu.
Cette femme est partie elle aussi après la lecture de Thoreau, avec des
amies d'abord à bord d'un voilier, puis seule toujours pour naviguer à bord
d'autres bateaux, enfin elle est partie seule en Russie, au Turkestan chinois,
dans les déserts, en Afghanistan, elle était en Inde pendant la 2ème guerre,
étudiant auprès d'un maître (Ramana Maharishi) en compagnie de sa chatte (Ti
Puss,ou l'Inde avec ma chatte). Seule. En lien avec les hommes sur place. Quand
elle rentrait en Europe elle faisait des conférences, montrait ses photos (au
Leica, développées sur place souvent), puis écrivait et vendait ses livres.
Elle a réussi à s'acheter une petite maison en bois dans un village perché à
2000m, à Chandolin, en Suisse (j'irais un jour, c'est sûr, c'est devenu un
musée) et y passait 6 mois vers la fin de sa vie, les autres 6 mois (d'hiver)
descendant à Genève dans l'appartement que lui avait laissé sa mère. Jusqu'à 80
ans elle se déplaçait en vélo, faisait du ski (elle a fait partie de l'équipe
de Suisse dans les années 1930), partait guider des groupes au Népal plusieurs
mois par an. Elle avait fait ce choix d'être elle-même et disait que ce que
l'on veut faire il faut le faire (je ne cite pas bien, malheureusement, j'écris
de mémoire et je n'ai pas pris le temps de rechercher dans ses livres,
d'ailleurs cette phrase est dans le CD des ses émissions à la radio suisse
romande). Elle parlait d'être centré sur soi pour suivre son chemin, et
qu'ensuite il y avait comme une boussole et on était guidé. C'est ce qu'elle
m'a écrit. Que je retrouve dans ses livres.
Pour revenir à sa maison : quand elle a trouvé ce coin elle a été
conquise et elle s'est installée. Elle avait un fichu caractère et disait ce
qu'elle pensait. Elle regrettait seulement de n'avoir pas pu élever un enfant.
C'est en suivant son exemple que je promène ma chatte avec nous en vacances.
J'ai relu certains de ses livres bien souvent. Vu des expo de ses photos,
acheté ses livres de photo. C'est un guide pour moi. Elle me dit que je dois
suivre ma voie. Mais pas forcément "en réaction". ça c'est la première amorce
du processus, la partie adolescente.
En ça, Into the wild montre que le processus s'est accéléré à l'approche de
la mort : dire que tuer le renne a été une tragédie, réfléchir face à la
faim et ne pas avoir les idées assez claires (parce qu'il était seul ?) pour
trouver une plante comestible et la confondre avec une toxique.
Disons que cette destinée de ce jeune homme, est en fait totalement tragique
parce qu'avortée. Toutes ses idées, ses valeurs, la confrontation avec la VIE
et les éléments, avec les autres et avec sa quintessence d'être humain, est en
devenir dans tout le film. D'autant plus qu'il est traité avec tout le suspense
requis, qu'on voit bien arriver le moment final/fatal, depuis si longtemps, que
j'en ai été gênée....
Ce que je vois comme la part « américaine » du film, qui me semble
caricaturale, c'est encore ce velouté, ce cocon protecteur qu'il trimballe
partout avec lui, cette aura que le réalisateur montre en refusant de montrer
les effets du manque, de la réflexion, de la solitude sur son visage et son
corps. Il garde jusqu'à la fin, jusqu'à sa rencontre avec le papy, cette sorte
d'esprit conquérant américain, qui donne à penser que rien jamais ne lui
résistera, qu'il est au-dessus de tout puisqu'il l'a décidé, qu'il est maître
de sa vie et de sa destinée, et qu'il ne doit rien à personne, et surtout pas à
ses parents. Voilà, il se pose en donneur de leçon et observateur, toujours,
sans donner prise à des sentiments d'amour (même pas avec la jeune fille qui le
veut).
Enfin il me semble qu'on tourne autour des vrais valeurs, qu'on ne les dit
pas dans le film, par pudeur, par puritanisme, par refus de s'exposer à des
valeurs communes ? Aucune idée.
Je ne dis pas que je saurais faire mieux (que le jeune homme rebelle
voyageur). Je prends ce film comme une contribution supplémentaire, peut-être
simplement belle et davantage à la portée du plus grand nombre que les livres
d'écrivains voyageurs ou de personnalités plus spirituelles (Arnaud Desjardins
par exemple). Je me dis que ça peut être une porte d'entrée pour d'autres
réflexions, des découvertes d'auteurs, pour certains spectateurs. Mais est-ce
que ce sera le cas ?
Enfin, tout ce développement peut simplement te montrer aussi que le film
m'a touchée. Comme pourrait le faire une vision d'une entrée dans l'âge adulte
que j'aurais pu faire mienne. Mais mon chemin est différent : j'ai compris
bien plus tard que ce que je souhaitais faire il fallait que je le fasse, sans
attendre un signe ou une permission de quiconque. Tu as sans doute vu dans ce
film des éléments qui te permettent de voir plus clair en toi, et d'avancer sur
ton chemin. Puisque tu me dis que la phrase de conclusion des mémoires de Chris
"le bonheur n'est réel que s'il est partagé", te permet d'éclaircir tes désirs
de vie, de les mettre en mots écrits et parlés, de ne pas seulement les garder
dans les limbes, pour pouvoir te permettre de les mettre en pratique
bientôt.
Deux mois après ce premier jet, je viens de rajouter quelques phrases qui
éclaircissent un peu ma pensée. J'avais envie de garder présent ce compte
rendu. Mais du film en lui-même il me reste juste quelques impressions,
quelques images.
Comme si mon chemin à moi allait, lentement mais sûrement, vers encore
davantage d'authenticité, que je cherchais seulement du réel, des sentiments et
des paroles vraies, des personnalités humaines à la présence plus tangible.
Avec toujours cette tendance à critiquer. Et il faut que je fasse un petit
effort pour reconnaître qu'il y a des côtés positifs, des phrases, des moments,
des images, à garder dans ce film.