Retour à Collioure en ce début d'été 2009.
Retour sur ce chemin déjà parcouru d'autres années.
Cette fois, sur l'autoroute un caillou vraisemblablement a cassé le
clignotant droit de notre California. Le garage VW le plus proche étant celui
d'Elne, et la pièce étant encore à Perpignan, nous avons dû attendre dans la
ville.
Et, en cette journée un peu grise, entre les averses, j'ai repris conscience
de mon Histoire familiale. Je savais que j'avais déjà entendu parler d'Elne
pendant l'année. C'était parce que j'avais appris l'existence de la Maternité suisse
d'Elne, ouverte par Elisabeth Eidenbenz
en 1939, au moment de la Retirada, quand elle s'était rendue compte que les
femmes espagnoles parquées dans les camps de concentration d'Argelès mettaient
au monde leurs enfants dans des conditions sanitaires exécrables.

Environ 600 enfants sont
nés à cet endroit, ouvert entre 1939 et 1944. D'abord des espagnols, puis
des enfants juifs et tziganes. Les mamans étaient accueillies 2 mois avant la
naissance pour se refaire une santé physique et psychologique, et restaient 4
mois après la naissance. Le temps de profiter de cette ambiance de groupe et du
savoir des infirmières et puéricultrices qui travaillaient là, le temps de se
gorger de vitamines grâce aux fruits et aux légumes qui étaient cultivés sur
place.
Parfois des femmes d'autres camps plus lointains venaient accoucher là
aussi. Lu un témoignage d'une maman qui venait du camp de Gurs (64). Elisabeth
Eidenbenz a tenu les registres précis, avec photos, de ces femmes et de leurs
bébés. Et elle garde tout en mémoire. Elle a tenu tête aux autorités allemandes
en refusant de livrer les femmes et enfants juifs. Elle a tenté
d'adoucir la guerre. Jusqu'à ce qu'elle doive fermer le château.
Son action a été reconnue récemment seulement.
Mais c'est aussi récemment que l'on s'intéresse enfin, un peu, à cette
partie de l'Histoire de la France, si étroitement mêlée à celle de
l'Espagne.
Pour moi, c'est aussi, et surtout, de l'Histoire familiale. J'en ai entendu
parler très tôt. Et ce n'est sans doute pas étranger au fait que j'ai fait des
études d'Histoire.
Creuser le passé, le mesurer à l'aune de mes ancêtres. Pas pour vérifier ou
valider une ascendance prestigieuse. Seulement je crois pour ce vertige qui me
prend lorsque je sens les va-et-vient entre ce qui a été, ce qui est, ce que je
suis par rapport à ce que mes ancêtres étaient, la ressemblance ou au contraire
les différences qui nous font de la même famille, pris dans la même frise du
temps, mais jamais dans la même photo. C'est la spirale que je vois, qui
m'entraine dans son miroir sans fond, sans tain.
Le jour de l'enterrement de mon grand père maternel, en 1992, prise dans
cette spirale, je suis allée avec les autres sur sa tombe. Nous étions en file
indienne, comme souvent en pareil cas, et les femmes qui étaient devant moi, en
se retournant, m'ont regardé intensément et n'ont pas pu s'empêcher de
s'exclamer « comme elle lui ressemble ! » Elles parlaient de Rose, la
femme de mon grand-père, la mère de ma tante et de ma mère, morte en 1943. Un
coup à l'estomac. Ressembler à une femme que je n'ai pas connu, que ma mère
elle-même n'a pas connu (juste 2 ans autant dire rien). Seule présente, ma
tante, qui avait perdu sa mère à l'âge de 12 ans. Rosita donc, qui m'a légué à
la fois son prénom, bien qu'en deuxième position, et son grain de beauté sous
l'oeil, contre le nez, à gauche, peut-être aussi sa fantaisie.
Incapable de dire un mot, j'ai senti une aspiration et pu mesurer
immédiatement tout ce que j'avais perdu avec la mort de mon grand-père. Tout ce
que je n'avais pas pu lui demander, pas eu le temps, pas l'occasion, pas
l'opportunité, pas l'idée de le faire. Et avec lui tout un pan de cette
Histoire familiale s'enfuyait, irrémédiablement perdue alors même que je
sentais si fort le besoin de savoir.
Je crois que j'ai pris conscience alors que mes études m'entrainaient sur
des chemins du savoir qui n'en valaient pas la peine, puisque la seule chose
que je souhaitais connaître c'était pourquoi, comment, quand, avec quelles
pensées, quels désirs, quelles envies et quelle philosophie mes ancêtres
s'étaient enfuis d'Espagne pour venir en France.
J'interrogeais sans cesse mes parents sur l'éducation qu'ils nous avaient
donné, sur la langue qu'ils avaient voulu nous parler, sur leur volonté de
faire de nous des français en ne nous parlant pas espagnol.
J'ai mis des années à comprendre ce qu'ils sont incapables de m'expliquer
clairement : leur envie de devenir français pour oublier tout le mal
qu'ils ont eu en partant de cette terre ingrate qui était celle de leurs
parents. Eux ont souhaité s'intégrer si fort qu'ils ont voulu que leurs enfants
oublient le reste.
Mais c'est impossible.
Je reviens sur cette terre où j'ai des souvenirs d'enfance : l'endroit
où ils sont passés en France.
Ma soeur va souvent en Espagne passer ses vacances, elle parle assez bien la
langue.
Mon frère est polyglotte et a vécu quasiment la moitié de sa vie dans des
pays étrangers, ses enfants sont bilingues.
Nous creusons, nous cherchons, chacun à notre façon, cette partie de
l'Histoire familiale.
Je suis donc à Collioure.

Pour des vacances au soleil en famille.
Et je ne peux m'empêcher de visiter la maternité suisse d'Elne.
Je cherche des revues et des livres pour enfants et je vais à la maison de
la presse.
Là je vois un livre de photos prises par
Manuel Moros, présent au moment de la Retirada en janvier et février
1939.
Un creux à l'estomac.
Je feuillette et j'achète
ce livre, compte rendu d'une exposition qui a eu lieu à Perpignan au début
de l'année 2009.
Mon père y était. Dis-je à la gérante.
Et elle de me raconter.
Pendant les commémorations en janvier et février, des affiches partout dans
la ville et la région montraient un jeune garçon de 12 ans tirant un mouton.
Une femme, intriguée par la photo et lui trouvant une ressemblance familiale,
l'a montrée à son père. C'était lui. Il venait de perdre ses parents dans
l'exode, et avait trouvé cet animal abandonné. Il l'a pris avec lui pour un peu
de compagnie. C'était son seul réconfort. Et un matin lorsqu'il s'est réveillé
au camp d'Argelès, la corde qui le retenait à son mouton avait été tranchée. Il
avait cependant survécu, fondé une famille de 5 enfants. Et cet homme s'est
retrouvé mis à l'honneur par la grâce de cette commémoration.
Ou encore...
Pendant la Retirada un cheminot a trouvé une valise et savait qu'elle était
à un réfugié. Il a fait le tour des camps pour retrouver le propriétaire de
cette valise, en vain. Pourtant il a toujours cherché à la rendre, sachant
combien elle était importante pour quelqu'un. Et il a légué cette recherche à
ses enfants. L'un d'eux a réussi, par internet, à retrouver la trace des
réfugiés d'alors, qui s'étaient exilés au Mexique.
Elle me cite un autre livre, paru cette année sur la guerre d'Espagne et les
réfugiés en pays catalan. Je note le titre pour le trouver.
A la Maternité suisse d'Elne une mise en scène : dans une sorte de
baldaquin de métal rouillé, entouré de fil de fer barbelé, des valises et des
couvertures.
Identiques à ce que j'ai trouvé un jour dans le grenier, alors que j'étais
enfant.
Déjà j'interrogeais l'histoire de mon père, ses souvenirs de petit garçon de
5 ans, pendant ce moment de fuite, ses responsabilités pendant qu'il faisait
l'intermédiaire traducteur entre les autorités françaises et ses parents. La
fuite de son père dans les maquis de l'Ariège, celle de son frère ainé qui
auraient dû partir avec le STO.
Je n'ai cessé depuis.
Et cela me retombe dessus.
Que j'aime ce pays ! La végétation sèche, les odeurs, les sentiers et
les chemins qui me poussent à exercer mes muscles, l'eau mouvante et les
lumières. L'évidence d'une vie saine parce que surtout vécue à l'extérieur.

Parce que je suis venue ici souvent dans mon enfance ?
Un mois entier de camping à Argelès, c'était notre régime lorsque nous
étions enfants. La plage, les pastèques, les pêches et abricots, le vent, le
bouquiniste pour acheter de quoi lire sur la plage, la corvée de vaisselle
partagée; le repas au restaurant pour manger une paella, la virée en Espagne, à
Port Bou, où est né mon père.
Il avait besoin de revenir. Parfois content de voir l'évolution de la ville,
parce qu'elle cachait alors dans les couches de sable, son Histoire un peu
sordide et alors quasi oubliée (ou que l'on voulait oublier). Souvent porté par
ses responsabilités de père de famille : la continuité, la route encore
longue pour mener ses enfants aux portes de leur propre destin.
J'en suis là.
Je ne le savais pas.
Je viens de le sentir.
Ça m'a pris par surprise.