Parchemins Instantanés

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mercredi 17 février 2010

L'écriture et la vie

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Parce que j'ai toujours pensé, au fond, que j'écrirais, que je pourrais écrire, quand et seulement quand j'aurais suffisamment vécu pour que mes expériences forment une sorte de terreau.

Me voilà à l'âge où j'ai assez d'années pour dire que j'ai de l'expérience (dans plusieurs domaines) et toujours envie d'apprendre et de m'améliorer, où je suis assez jeune pour avoir des enfants petits.

Très important les enfants. Pour la force de vie, pour la puissance, pour l'expérience quasi chamanique de la naissance et de la communication avec un bébé. Si, j'insiste, Me Badinter....

Bref, je me sens apte à écrire. Enfin. Faire prendre corps à ce rêve d'enfant. Me donner le droit. Légitimer cette envie. Laisser sortir les mots.

Merci à mes amis qui ont su me donner assez de confiance en moi et ma sensibilité, ma vision, ma façon d'agencer les mots, pour que je me sente apte.

Parce que, quand on parle d'écriture, c'est très souvent le trou noir chez l'interlocuteur, qui prend ça, au mieux, pour une loufoquerie, un pensum, un devoir scolaire, au pire comme de la pédanterie. Ou qui est de suite rattrapé par une incapacité, se sent inférieur. Ou qui ne comprend pas, qui ne lit pas. Qui peut être goguenard, méprisant. Jamais dans le bon mood, quoi.

Donc, je n'en parle pas.

Maintenant je le fais.

Alors merci à Aigue Marine pour m'avoir dit « derrière ton objectif il y a une plume » et "tes écritures me passionnent".

Merci à Fab pour m'avoir dit «J'ai lu ton texte avec une émotion très particulière et étrange ! Tu as écrit précisément ce que j'ai moi-même ressenti, c'est comme si tu avais mis sur le papier les mots précis que j'avais dans la tête... Wow !  si tu as encore des textes, je les lirais avec plaisir ».

Merci à Sophie la bibliothécaire pour m'avoir dit « ça me touche ce que tu as écrit. Il y a des personnes comme toi qui se doivent d'écrire, de continuer. C'est un texte que je garderais, et pourtant je fais beaucoup de vide, celui-là je le relirais. »

Merci à Marin de m'avoir dit qu'il adorait mon univers.

Merci à Mar(c)tin de nous donner un espace, qui est devenu un morceau de mon tissage.

En fait j'aime les débuts. Celui-là me semble un bon début. Faudra que je trouve les ressources pour continuer. Je crois que je peux le faire.

Merci à ces écrivains qui m'ont formée et accompagnée.

Ella Maillart qui me guide toujours ….et c'est super je viens de trouver deux personnes qui l'aiment et la connaissent, c'est si rare !

Marguerite Yourcenar parce que Zénon est aussi mon guide. « Plaise à Celui qui Est peut-être de dilater le cœur humain à la mesure de toute la vie. »

André Breton qui parlait et laissait parler si bien Nadja, dont je me récite souvent des passages. « J'ai pris, du premier au dernier jour, Nadja pour un génie libre, quelque chose comme un de ces esprits de l'air que certaines pratiques de magie permettent momentanément de s'attacher, mais qu'il ne saurait être question de se soumettre...  j'ai vu ses yeux de fougère s'ouvrir le matin dans un monde où les battements d'aile de l'espoir immense... »

Haruki Murakami, Tarun J Tejpal, et tant d'autres !

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mercredi 29 juillet 2009

La Maternité d'Elne encore

Je souhaitais revenir sur cette visite de la Maternité d'Elne faite il y a un mois.

Eclaircir un peu.

L'émotion m'a prise un peu par surprise. Même si je crois que mon intuition et le destin ont fait que je me suis retrouvée à Elne, par un concours de circonstances qui, finalement, était « appelé » en quelque sorte.

Cependant j'ai expliqué à mes garçons ce qui signifiaient ces photos d'abord, vues sur les murs de la Mairie. Et puis ce bâtiment, cet endroit, important pour l'Histoire.

Je leur ai dit que leur grand-père, mon père, était arrivé en France quand il avait 5 ans (l'âge de Lumineux). Il était venu à pieds, par les montagnes, en hiver accompagné de sa mère et de sa petite soeur. Ils n'avaient rien, qu'une valise et une couverture. Ne pouvaient rien emporter d'autres pour ce voyage. Ils fuyaient un pays qui ne voulait plus les laisser libres. Ils étaient très nombreux et marchaient vers ce qu'ils croyaient être le pays de la liberté. Mais ils ont été séparés en arrivant. Les hommes mis dans les camps d'Argelès, les femmes et les enfants à part. Plus tard mon père s'est retrouvé à côté d'Agen, à Bon Encontre, dans un lieu d'accueil. Dans les camps il n'y avait rien : c'était seulement la plage, l'hiver, des barbelés autour. Il a fallu attendre 4 mois avant que les premières baraques soient construites pour que ces gens aient un abri.

Certaines femmes, enceintes, sont restées dans les camps. Et c'est là qu'une femme, Elisabeth Eidenbenz, voyant que les mamans et les bébés allaient mourir dans ce froid et ce dénuement, a décidé de trouver un bâtiment pour en faire une maternité. La première maternité s'est ouverte à Brouilla. Puis a fermé. Et Elisabeth a trouvé ce manoir. Des femmes de tous les camps de France ont pu y venir, des espagnoles puis aussi des tziganes, des juives.

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Le lien entre cette maternité et mon Histoire familiale ? Une amie me demandait si ma mère y était née. Non, ma mère est née à Pamiers en 1941. Son père est passé à Argelès, dans un camp, mais elle ne sait pas où il a passé la frontière. Il a retrouvé sa femme en 1940 et ma mère a été conçue à ce moment.

Non, cette maternité ne m'est rien, ne me relie qu'à l'Histoire. Mais c'est important parce que c'est une trace tangible dans la région, alors qu'il ne reste rien des camps d'Argelès, qu'il y a à peine une plaque à Cerbère qui note à mots cachés ce qui s'est passé, une autre plaque à Argelès. C'est un monument, enfin, qui peut devenir un lieu de mémoire : c'est d'ailleurs la volonté du maire d'Elne, et à partir des documents d'Elisabeth, de ses 800 photos, on peut retrouver les personnes qui sont nées là, et elles peuvent témoigner.

Comme il est important qu'on garde les camps de concentration pour ancrer physiquement dans la terre et le paysage cette partie de l'Histoire. Il ne reste rien des camps d'Argelès, mais ce manoir est debout et peut servir de point d'ancrage pour les anciens réfugiés.

C'est vraiment un lieu dans lequel on sent quelque chose. D'ailleurs Solaire ne s'y est pas trompé : il pleurait et ne voulait pas en partir, il voulait dormir là. Je lui ai expliqué que c'était un lieu important pour notre famille, qu'il le sentait, qu'il se sentait relié à ça, mais qu'il fallait partir, qu'on le garderait dans la tête et le coeur, que je prenais des photos... et puis on a pris quelque chose de cet endroit : on a ramassé des prunes dans le parc. ça nous a ancré dans le présent de nouveau.

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C'est l'émotion aussi qui est importante, qui me relie à ce passé, et qui me prend par surprise un peu. Je croyais être passée au-delà avec ma formation d'historienne, la tenir à distance abstraite et théorique.

ça veut dire aussi que mon père vieillit qu'un de ses frères ainé va bientôt mourir (à Pamiers justement) et que chaque fois qu'un membre de la famille part c'est un lien de moins avec cette histoire....

jeudi 23 juillet 2009

Recherche de coquillages

Pleine de l'instant présent, pendant mon séjour au bord de la Méditerranée, je pensais comme ça.

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Cailloux roulés

galets

vacuité de la recherche

lumière de pluie

eau de mer méditerranée

je scrute

seule

pleine de vie

intensément dans l'instant

savoir que le moment est important

le savourer

l'âme et les yeux gourmands

photographier

écrire sur la lumière

dans ce lieu de Mémoire et de Vie

mardi 14 juillet 2009

Retour à Collioure

Retour à Collioure en ce début d'été 2009.

Retour sur ce chemin déjà parcouru d'autres années.

Cette fois, sur l'autoroute un caillou vraisemblablement a cassé le clignotant droit de notre California. Le garage VW le plus proche étant celui d'Elne, et la pièce étant encore à Perpignan, nous avons dû attendre dans la ville.

Et, en cette journée un peu grise, entre les averses, j'ai repris conscience de mon Histoire familiale. Je savais que j'avais déjà entendu parler d'Elne pendant l'année. C'était parce que j'avais appris l'existence de la Maternité suisse d'Elne, ouverte par Elisabeth Eidenbenz en 1939, au moment de la Retirada, quand elle s'était rendue compte que les femmes espagnoles parquées dans les camps de concentration d'Argelès mettaient au monde leurs enfants dans des conditions sanitaires exécrables.

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Environ 600 enfants sont nés à cet endroit, ouvert entre 1939 et 1944. D'abord des espagnols, puis des enfants juifs et tziganes. Les mamans étaient accueillies 2 mois avant la naissance pour se refaire une santé physique et psychologique, et restaient 4 mois après la naissance. Le temps de profiter de cette ambiance de groupe et du savoir des infirmières et puéricultrices qui travaillaient là, le temps de se gorger de vitamines grâce aux fruits et aux légumes qui étaient cultivés sur place.

Parfois des femmes d'autres camps plus lointains venaient accoucher là aussi. Lu un témoignage d'une maman qui venait du camp de Gurs (64). Elisabeth Eidenbenz a tenu les registres précis, avec photos, de ces femmes et de leurs bébés. Et elle garde tout en mémoire. Elle a tenu tête aux autorités allemandes en refusant de livrer les femmes et enfants juifs. Elle a tenté d'adoucir la guerre. Jusqu'à ce qu'elle doive fermer le château.

Son action a été reconnue récemment seulement.

Mais c'est aussi récemment que l'on s'intéresse enfin, un peu, à cette partie de l'Histoire de la France, si étroitement mêlée à celle de l'Espagne.

Pour moi, c'est aussi, et surtout, de l'Histoire familiale. J'en ai entendu parler très tôt. Et ce n'est sans doute pas étranger au fait que j'ai fait des études d'Histoire.

Creuser le passé, le mesurer à l'aune de mes ancêtres. Pas pour vérifier ou valider une ascendance prestigieuse. Seulement je crois pour ce vertige qui me prend lorsque je sens les va-et-vient entre ce qui a été, ce qui est, ce que je suis par rapport à ce que mes ancêtres étaient, la ressemblance ou au contraire les différences qui nous font de la même famille, pris dans la même frise du temps, mais jamais dans la même photo. C'est la spirale que je vois, qui m'entraine dans son miroir sans fond, sans tain.

Le jour de l'enterrement de mon grand père maternel, en 1992, prise dans cette spirale, je suis allée avec les autres sur sa tombe. Nous étions en file indienne, comme souvent en pareil cas, et les femmes qui étaient devant moi, en se retournant, m'ont regardé intensément et n'ont pas pu s'empêcher de s'exclamer « comme elle lui ressemble ! » Elles parlaient de Rose, la femme de mon grand-père, la mère de ma tante et de ma mère, morte en 1943. Un coup à l'estomac. Ressembler à une femme que je n'ai pas connu, que ma mère elle-même n'a pas connu (juste 2 ans autant dire rien). Seule présente, ma tante, qui avait perdu sa mère à l'âge de 12 ans. Rosita donc, qui m'a légué à la fois son prénom, bien qu'en deuxième position, et son grain de beauté sous l'oeil, contre le nez, à gauche, peut-être aussi sa fantaisie.

Incapable de dire un mot, j'ai senti une aspiration et pu mesurer immédiatement tout ce que j'avais perdu avec la mort de mon grand-père. Tout ce que je n'avais pas pu lui demander, pas eu le temps, pas l'occasion, pas l'opportunité, pas l'idée de le faire. Et avec lui tout un pan de cette Histoire familiale s'enfuyait, irrémédiablement perdue alors même que je sentais si fort le besoin de savoir.

Je crois que j'ai pris conscience alors que mes études m'entrainaient sur des chemins du savoir qui n'en valaient pas la peine, puisque la seule chose que je souhaitais connaître c'était pourquoi, comment, quand, avec quelles pensées, quels désirs, quelles envies et quelle philosophie mes ancêtres s'étaient enfuis d'Espagne pour venir en France.

J'interrogeais sans cesse mes parents sur l'éducation qu'ils nous avaient donné, sur la langue qu'ils avaient voulu nous parler, sur leur volonté de faire de nous des français en ne nous parlant pas espagnol.

J'ai mis des années à comprendre ce qu'ils sont incapables de m'expliquer clairement : leur envie de devenir français pour oublier tout le mal qu'ils ont eu en partant de cette terre ingrate qui était celle de leurs parents. Eux ont souhaité s'intégrer si fort qu'ils ont voulu que leurs enfants oublient le reste.

Mais c'est impossible.

Je reviens sur cette terre où j'ai des souvenirs d'enfance : l'endroit où ils sont passés en France.

Ma soeur va souvent en Espagne passer ses vacances, elle parle assez bien la langue.

Mon frère est polyglotte et a vécu quasiment la moitié de sa vie dans des pays étrangers, ses enfants sont bilingues.

Nous creusons, nous cherchons, chacun à notre façon, cette partie de l'Histoire familiale.

Je suis donc à Collioure.

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Pour des vacances au soleil en famille.

Et je ne peux m'empêcher de visiter la maternité suisse d'Elne.

Je cherche des revues et des livres pour enfants et je vais à la maison de la presse.

Là je vois un livre de photos prises par Manuel Moros, présent au moment de la Retirada en janvier et février 1939.

Un creux à l'estomac.

Je feuillette et j'achète ce livre, compte rendu d'une exposition qui a eu lieu à Perpignan au début de l'année 2009.

Mon père y était. Dis-je à la gérante.

Et elle de me raconter.

Pendant les commémorations en janvier et février, des affiches partout dans la ville et la région montraient un jeune garçon de 12 ans tirant un mouton. Une femme, intriguée par la photo et lui trouvant une ressemblance familiale, l'a montrée à son père. C'était lui. Il venait de perdre ses parents dans l'exode, et avait trouvé cet animal abandonné. Il l'a pris avec lui pour un peu de compagnie. C'était son seul réconfort. Et un matin lorsqu'il s'est réveillé au camp d'Argelès, la corde qui le retenait à son mouton avait été tranchée. Il avait cependant survécu, fondé une famille de 5 enfants. Et cet homme s'est retrouvé mis à l'honneur par la grâce de cette commémoration.

Ou encore...

Pendant la Retirada un cheminot a trouvé une valise et savait qu'elle était à un réfugié. Il a fait le tour des camps pour retrouver le propriétaire de cette valise, en vain. Pourtant il a toujours cherché à la rendre, sachant combien elle était importante pour quelqu'un. Et il a légué cette recherche à ses enfants. L'un d'eux a réussi, par internet, à retrouver la trace des réfugiés d'alors, qui s'étaient exilés au Mexique.

Elle me cite un autre livre, paru cette année sur la guerre d'Espagne et les réfugiés en pays catalan. Je note le titre pour le trouver.

A la Maternité suisse d'Elne une mise en scène : dans une sorte de baldaquin de métal rouillé, entouré de fil de fer barbelé, des valises et des couvertures.

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Identiques à ce que j'ai trouvé un jour dans le grenier, alors que j'étais enfant.

Déjà j'interrogeais l'histoire de mon père, ses souvenirs de petit garçon de 5 ans, pendant ce moment de fuite, ses responsabilités pendant qu'il faisait l'intermédiaire traducteur entre les autorités françaises et ses parents. La fuite de son père dans les maquis de l'Ariège, celle de son frère ainé qui auraient dû partir avec le STO.

Je n'ai cessé depuis.

Et cela me retombe dessus.

Que j'aime ce pays ! La végétation sèche, les odeurs, les sentiers et les chemins qui me poussent à exercer mes muscles, l'eau mouvante et les lumières. L'évidence d'une vie saine parce que surtout vécue à l'extérieur.

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Parce que je suis venue ici souvent dans mon enfance ?

Un mois entier de camping à Argelès, c'était notre régime lorsque nous étions enfants. La plage, les pastèques, les pêches et abricots, le vent, le bouquiniste pour acheter de quoi lire sur la plage, la corvée de vaisselle partagée; le repas au restaurant pour manger une paella, la virée en Espagne, à Port Bou, où est né mon père.

Il avait besoin de revenir. Parfois content de voir l'évolution de la ville, parce qu'elle cachait alors dans les couches de sable, son Histoire un peu sordide et alors quasi oubliée (ou que l'on voulait oublier). Souvent porté par ses responsabilités de père de famille : la continuité, la route encore longue pour mener ses enfants aux portes de leur propre destin.

J'en suis là.

Je ne le savais pas.

Je viens de le sentir.

Ça m'a pris par surprise.

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