J'ai retrouvé cette fougue pendant mon camp d'ado itinérant en Italie.
J'étais la plus vieille avec mes 17 ans, les animateurs incapables nous ont
entraînés dans des plans foireux, ont perdu une partie de l'argent du voyage,
oublié une fille sur une aire d'autoroute, rapatrié une autre en France après
qu'elle se soit cassé la jambe en tombant d'une Vespa, mal accrochée à un
napolitain. On a dormi par terre, dans des fossés, sous des arbres, dans une
décharge publique à côté de l'hôpital en attendant des nouvelles de notre
blessée. On a criés pour que le bus s'arrête en passant devant la mer parce
qu'on voulait se baigner. J'ai quémandé des douches après 3 jours à rester
salée de la dernière baignade, les cheveux poissés et emmêlés. J'ai monté les
tentes et soigné le copain saôul qui s'est ouvert le pied sur une sardine une
nuit. J'ai peu dormi, beaucoup parlé avec ma première amie, parisienne, à qui
je racontais les fêtes du sud ouest, les bals, la sauvagerie et la tendresse
bourrue, la rudesse et la tristesse de mon adolescence. Ça m'a permis de mettre
de la distance avec ça. Elle me racontait Paris, les musées, la culture, la
diversité de la ville et tout ce qu'on pouvait y trouver, les piles de revues à
lire et les livres innombrables qui l'attendaient au retour car elle était en
khâgne. On a correspondu plus de 10 ans. De longues lettres qui sont devant moi
bien rangées. Les siennes argumentées, soignées, planifiées et organisées. Les
miennes sauvages et brutes qui partaient dans tous les sens.
Un peu comme maintenant. Sans doute. Je suis toujours cette écorchée de 17
ans. Même si j'ai appris. À me connaître. À sembler davantage dans les clous.
Mais je ne crois pas faire illusion. Juste que de plus en plus de gens sont
sensibles à cette façon d'être hors norme, et que j'ai pris de l'assurance.
Je cherche à retrouver cette fille exaltée qui était la dernière à se
coucher sous la tente pendant les trois jours que nous avons passés sur l'île
de Lipari, dans le camping où nous n'avions de l'eau qu'une heure le matin et 2
le soir, et la première à se lever, attendant seule que les autres bougent,
fumant sa première cigarette à jeûn au milieu des tentes, impatiente de vivre
cette journée, incapable de comprendre que les autres ne soient pas aussi
pénétrés qu'elle de la beauté du monde. Je sais que Lumineux ressent ça aussi.
Je l'ai vu dès qu'il a eu 6 mois. C'est génial. Je voudrais leur donner ça tout
le temps. Je crois que ce n'est possible que dans la nature. C'est pour ça
qu'ils aiment tant camper, se lever le matin et partir en vélo, se promener,
grimper aux arbres, découvrir, observer, aller vers les autres.
Mais j'aime la culture aussi. J'ai besoin de livres et de brassage d'idées,
de complicité intellectuelle et de fulgurances. Mon amie Christine lisait
Marguerite Yourcenar et j'ai ensuite passé plusieurs années à relire une fois
par an L'oeuvre au noir. Ce temps de vacances en Italie a mélangé nature et
culture, et complicité, vie pratique dehors, et j'ai su alors que j'étais
adaptée à la vie nomade à l'extérieur.
Rien d'autre n'a changé dans ma vie. La réparation des dégâts causés par
l'école, le formatage, les contraintes qui n'ont pas abolis les bienfaits de ce
que j'ai appris. Je suis toujours celle-là et les périples adultes ont été à
l'avenant. Il fallait que j'ai des enfants pour revivre avec eux ces chemins et
leur en inventer d'autres, des hors normes. Je vis en ville pour me fondre dans
la masse anonyme et aussi pour l'accès facile à la culture, qui m'a tant manqué
dans mon adolescence dans un bled, à relire toujours les mêmes bouquins, à
chercher sans arrêt de quoi lire, dans une famille d'ouvriers ou seul le père
travaille et donc sans argent pour acheter des livres, à supplier ma mère pour
acheter un poche chez le bouquiniste du marché, livre terminé dès le lendemain,
ou bien relu. J'ai ainsi relu Les enfants du capitaine Grant de Jules Verne, 4
ou 5 fois, parce que c'était le plus gros de ma bibliothèque et qu'il me
faisait quelques jours.
J'ai été, à 15 ans, éblouie par Nadja d'André Breton, que j'ai terminé à 2h
du matin, posé sur ma table de nuit, sous la lampe sculptée ramenée par mon
père de Madagascar, et recommencé dès le lendemain 7h, n'en croyant pas mes
yeux, n'ayant pas mis le pied à terre.

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